Sigmund de Nostraville

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(Redirigé depuis Regor d’Aulan)


Les informations issues de personnages sont recueillies des mémoires, journaux, et interviews auprès de personnes fiables. Ces informations ne peuvent être prises à elles seules comme une réalité historique.
Sigmund de Nostraville
Nom de naissance : Sigmund de Nostraville
Alias : Regor d'Aulan, Archibald Mc Irsund, autres alias inconnus.
Naissance : Non Communiqué
Statut : En vie
Activité(s) principale(s) : Maître espion

(Nouvelle) contrepartie Ulule 2021

Sigmund de Nostraville est un maître espion au service de la couronne arthonnienne. Durant la guerre de Perrasie, il a causé de nombreux torts à la résistance perrasienne en prenant habilement la place d’un de leurs généraux lors d’un rassemblement. Finalement démasqué, il a dû faire profil bas pendant un temps, mais la couronne a d’autres projets pour lui, et il est désormais temps qu’il reprenne du service.


Olaf soupesait son sac d’or encore une fois. Les Perrasiens lui avaient confié la tâche de leur ramener le meilleur bois, et c’est bien ce qu’il comptait faire. Il avait traversé tout le Boquéron pour rencontrer le clan Mc Irsund, mais cela valait le coup : cette exploitation familiale était réputée pour fournir ce qu’on trouvait de meilleur de ce côté-ci de la forêt en termes de matériaux de construction navale. Il poussa la porte de la taverne dans laquelle il avait rendez-vous. Le jour déclinant avait plongé la grand-salle dans la pénombre, et seules quelques bougies avaient été allumées. Comme prévu, l’endroit était presque désert, à l’exception du vieux Mc Irsund, assis à une table avec son fils. Rien d’anormal : on lui avait expliqué qu’ils venaient toujours à deux pour signer les gros contrats. Il s’avança et recula une chaise pour s’asseoir face à eux. Il tendit la main, mais le vieux ne la lui serra pas. Le visage mangé par une épaisse barbe et assombri d’un grand chapeau, il fumait sa pipe et le dévisageait en silence.

— Le vieux Mc Irsund ne serre des mains que pour conclure des affaires, expliqua son fils d’une voix sans appel.

Olaf ramena sa main vers lui et posa le sac d’or sur la table.

— voici la moitié du prix convenu, vous pouvez recompter si cela vous chante. Je l’ai amenée en gage de bonne foi, mais vous ne repartirez pas avec ce soir : je la rapporterai demain matin, en même temps que votre chargement. L’autre moitié vous sera délivrée à Erassius, une fois la livraison effectuée.

Le vieux Mc Irsund traîna la bourse à lui, compta d’une main, pipe à bouche, grogna de satisfaction et la jeta sur la table.

— Il est d’accord, traduisit son fils.

— Moi, pas encore, répondit Olaf. J’ai besoin de précisions, de garanties : je n’ai pas vu votre cargaison. Vous pouvez m’assurer qu’il s’agisse bien d’un bois de première qualité ?

— Vous ne trouverez pas mieux ailleurs, s’engagea le fils. Le seul bois qui rivalise avec le nôtre est celui des grands pins de Bragorn, et les Elfes ne laissent rien sortir de leur forêt. Si vous avez le moindre problème avec notre bois, nous sommes prêts à vous le rembourser le double.

Olaf acquiesça. Cela concordait avec les informations qu’on lui avait donné. Il tendit de nouveau la main. Le vieux Mc Irsund le laissa en suspens ainsi un instant, souffla une nouvelle bouffée de sa pipe, et consentit finalement à la lui serrer.

Ce soir là, Olaf repartit satisfait et confiant de la petite auberge. Dès que la porte se referma derrière lui, le fils se retourna vers son père.

— C’est bon, j’ai dit ce que vous vouliez que je dise. Vous allez me laisser partir, maintenant ? Sigmund abaissa légèrement sa fausse barbe, releva le bord de son chapeau et appuya davantage la pointe de sa dague contre le flanc du fils Mc Irsund.

— Je te rappelle que la vie de ton père dépend de ta coopération, alors j’attends de toi un peu plus de bonne volonté… Tu vas devoir me supporter encore un peu, je le crains. Il faut bien que nous amenions à bon port le chargement de ce brave homme.

Le fils Mc Irsund déglutit et acquiesça, le teint pâle. Cet homme avait emmené son père il ne savait où, enfermé sans nourriture, et il était contraint de se plier à tous ses ordres s’il voulait espérer le revoir un jour.

Sigmund réprima un sourire en coin. Cette fois encore, il avait eu le nez creux. Si l’Escadron des cendres n’avait pas réussi à mettre la main sur les plans du Faucon des mers, il comptait bien rattraper leur erreur. Il ne savait pas où ils avaient emporté les plans, mais les Perrasiens allaient avoir besoin de bois s’ils voulaient construire une nouvelle flotte. Il avait comparé toutes les offres du moment et les Mc Irsund proposaient les meilleures, aussi il avait devancé les acheteurs pour s’infiltrer dans la boucle. Maintenant à la tête de la livraison, il avait son laisser-passer pour le chantier naval. Une fois sur place et les employés de la livraison renvoyés chez eux, il n’aurait plus qu’à se débarrasser du fils Mc Irsund pour couvrir ses traces : avec ces lourds chargements de bois, un accident était vite arrivé.

Le lendemain, à l’aube, sous les ordres du fils Mc Irsund, les employés de l’entreprise familiale acheminaient les troncs d’arbre jusqu’à la côte, où des grandes grues les faisaient descendre la falaise jusqu’aux embarcations en contrebas, qui allaient ensuite remonter la côte vers Erassius, leur destination. Sigmund, sous son costume, observait les opérations à distance pour éviter d’être reconnu, laissant le jeune Mc Irsund piloter les opérations. Il fronça les sourcils : un peu plus loin, une autre équipe acheminait d’immenses troncs noirs. Même de là où il était, il entendait les contremaîtres hurler des ordres aggressifs : l’équipe se montrait désordonnée, laissant échapper ou dévier de leurs rails des troncs, manquant de provoquer un incident d’ampleur à plusieurs reprises : elle irradiait d’amateurisme.

Quelque chose n’était pas normal : les Mc Irsund étaient supposés être seuls sur cette plateforme de chargement aujourd’hui. À leurs devants, il vit Olaf, le responsable de leur commande, qui discutait avec un petit homme bossu. Sigmund s’approcha pour entendre la discussion, et Olaf lui fit signe lorsqu’il le vit. D’ici, il voyait en détails son interlocuteur : ce n’était pas un homme bossu, mais un Gobelin, comme en témoignait sa peau verdâtre et son nez crochu.

— Ah ! Seigneur Mc Irsund, j’allais envoyer vous quérir, il y a eu du changement à nos affaires. Je suis vraiment navré, je sais que nous nous étions engagé, mais ce gentilhomme ici présent m’a proposé une affaire que je ne pouvais pas refuser. Vous pouvez demander à vos hommes de rappeler votre marchandise, nous n’en avons plus besoin. Je suis prêt à vous dédommager pour le désagrément.

Sigmund était surpris, mais n’en laissa rien paraître. Il balaya du regard le Gobelin, Olaf, ainsi que les grands troncs noirs traînés maladroitement jusqu’aux flancs de falaise. Qu’est-ce que ce Gobelin au professionnalisme douteux avait bien pu proposer pour damer le pion à la compagnie bûcheronne la plus fiable du Boquéron ? Il saisit le Gobelin par le col pour l’emmener à l’écart et le plaquer contre une caisse.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu crois vraiment que tu peux sortir de nulle part et marcher sur les plates-bandes de ma compagnie ?

Le Gobelin couina et se confondit en excuses.

— Je suis vraiment navré, mon bon seigneur, mais vous comprenez, j’ai une famille à nourrir, et les affaires sont les affaires… Je vous en prie, ne me faites pas de mal !

— Ça dépendra si tu me dis ce que j’ai envie d’entendre. Mon affaire était en or, quel prix tu lui as proposé pour qu’il retourne sa veste ? C’est impossible de proposer un meilleur tarif que moi pour un bois de qualité similaire, et Olaf n’aurait pas baissé ses exigences.

— Monseigneur, je vous assure, je respecte la concurrence et…

Sigmund le secoua brutalement contre la caisse.

— Aaah ! Geignit le Gobelin. La première commande est gratuite, le client ne paye que le déplacement, c’est notre politique commerciale et…

Il le secoua plus fort.

— Aaah ! C’est une démarche fidélité du Syndicat des Gobelins, les clients sont des bonnes connaissances et….

Il le gifla sans ménagement.

— Aïe ! Pas mon visage ! Mon sourire c’est mon outil de travail, enfin !

Le revers de la gifle arriva aussitôt.

— Aïe ! D’accord, d’accord, je vais parler, mais lâchez-moi !

Sigmund laissa le Gobelin glisser contre la caisse lamentablement et attendit sa réponse sans piper mot.

— Il faut absolument qu’on se débarrasse de ce chargement, tu vois ? On est allé abattre quelques arbres à Bragorn, on pensait que ça se remarquerait pas, que c’était de l’argent facile, mais les Elfes, ils ont pas apprécié du tout. Le Syndicat commence à peine à être installé, là-bas, on ne peut pas se permettre de se faire dégager. Alors je dois faire disparaître la marchandise avant qu’ils remontent à nous, tu piges ? Un chargement aussi gros, qui en voudrait à part les Perrasiens ? Ils tombaient à pic, et puis comme ça, si les Elfes ont des questions, ils iront s’adresser à eux !

Des pins de Bragorn ! Voilà qui expliquait la couleur noire des troncs et l’enthousiasme d’Olaf. L’essence interdite, solide et légère, gardée farouchement par les Elfes : il faudrait être fou pour en extraire illégalement ! Et pourtant, ce Gobelin l’avait fait et venait en quelques instants de piétiner son plan minutieux.

Qu’à cela ne tienne, il allait improviser. Il regarda à gauche et à droite, s’assura que personne ne les écoutait, et planta son regard dans celui du Gobelin.

— Écoute-moi bien. Tu veux te débarrasser de ce chargement, je veux conclure cette affaire à tout prix : on peut s’arranger. J’ai à disposition des hommes plus compétents que les tiens ainsi qu’une meilleure chaîne logistique : confie-moi ton chargement, et tu pourras garder l’argent de la vente : c’est gagnant-gagnant.

Le Gobelin fit mine de réfléchir. L’affaire était arrangeante pour lui, mais il ne voulait en laisser rien paraître : ses bateaux de transport étaient des épaves et leurs équipages constitués de traîne-savates qu’il avait recruté au hasard, acceptant quiconque était prêt à travailler sans acompte.

— Mmh, vous êtes dur en affaire, vous… Vous me demandez d’ôter le pain de la bouche à mes employés, juste comme ça ? Je suis un patron respectable, monsieur, le Syndicat des Gobelins a une… un… Comment on dit, déjà... déontologie ! Vous voyez..

Sigmund lui rendit un regard noir, et le Gobelin changea brusquement de discours.

— Ou alors, on peut faire comme vous dites, oui oui, très bien. C’est d’accord alors, très bien, mais à une seule condition : vous me laissez embarquer avec vous à Erassius, je n’ai aucune envie d’être dans les parages quand les Elfes vont débarquer pour enquêter.

Sigmund lâcha le Gobelin et lui tendit la main.

— Parfait, faisons comme ça.

Le Gobelin la lui serra et retourna d’un pas vif vers ses employés.

— Eh ! Vous ! Oui, vous tous ! Vous êtes virés ! Oui, vous m’avez bien entendu, oui, dégagez-moi le plancher ! Si vous avez des réclamations, adressez-les au baron Pouxlard !

Observant la scène, Olaf, qui était resté en retrait pour laisser les deux « patrons » discuter, s’avança vers le Gobelin en même temps que Sigmund, à l’opposé, qui avait repris ses manières de vieil homme, pour s’enquérir de la situation, affolé.

— Enfin, qu’est-ce que ça signifie ? Je croyais que nous avions un accord ?

— Nous en avons un, brave homme, ne vous inquiétez pas, nous nous occupons de tout !J’ai simplement décidé de sous-traiter la main d’œuvre non qualifiée à mon concurrent, geste commercial, voyez-vous. Il va sans dire que cela ne change rien à notre affaire, nous tiendrons nos engagements sur les prix, oui.

Olaf restait interdit devant la tournure bizarre de l’affaire, mais quelques poignées de main plus tard, l’accord fut passé et les navires chargés.

Il s’agissait, pour Sigmund, de passer le trajet sans que les employés ne le démasquent, aussi avait-il prévu de se porter malade aussitôt à bord, de s’enfermer dans sa cabine et de laisser encore son prétendu fils, toujours sous la menace, s’occuper de donner les ordres. Il avait dû justifier la présence d’un Gobelin sur son embarcation, ainsi que le changement soudain de cargaison, mais rien d’insurmontable : son plan était retourné sur ses rails et rien ne l’empêcherait de mettre son nez dans les affaires de la résistance perrasienne.

Pour le moment, c’était bien parti : les trois navires qui transportaient le bois voguaient paisiblement depuis quelques heures déjà et rien n’était venu troubler sa quiétude. Il en avait profité pour écrire un rapport qu’il enverrait dès son arrivée à Erassius.

Des voix se levèrent, sur le pont, et il reconnut celle du fils Mc Irsund. Au ton de sa voix, il devait rabrouer l’un de ses employés. Il fronça les sourcils lorsqu’il entendit le bruit d’un objet lourd jeté à l’eau. Il hésita à aller voir : ce n’était pas normal, surtout que la dispute avait cessée avec le bruit. Il n’en eu pas le temps : on frappa agressivement à sa porte. Il eu un mouvement de recul en l’entrebâillant : tout l’équipage était là, brandissant épieux et couteaux dans sa direction, et le Gobelin était à leur devants, le menaçant du doigt.

— Jormund Mc Irsund, ceci est une mutinerie ! C’est une honte, la façon dont vous traitez vos employés, ils m’ont tout raconté ! Des tortionnaires, voilà ce que vous êtes! Vous avez oublié que ce sont vos hommes qui font la valeur de votre entreprise, vous les avez maltraités et vous vous êtes gavés sur leur dos, eh bien, voilà ! Nous reprenons le contrôle de ce navire : la compagnie Mc Irsund et fils vient d’être rachetée par le Syndicat des Gobelins, et c’est une offre que vous ne pouvez pas refuser ! Quant aux anciens propriétaires, ils ont eu le malheur d’être emportés par une vague scélérate, paix à leur âme, pas vrai, les gars ?

L’équipage éructa en cœur. Sigmund pâlit. Il ne pensait pas que les Mc Irsund étaient aussi détestés par leurs employés. C’était donc ça, le bruit un peu plus tôt : ils avaient balancé le fils par-dessus bord et s’apprêtaient à faire de même avec lui. Le Gobelin s’approcha de lui pour lui glisser quelques mots.

— Sans rancune, hein, les affaires sont les affaires… Trois navires de transport tout équipés et leur main d’œuvre, j’allais pas cracher dessus, non.

Ce Gobelin était un lunatique, il en était désormais convaincu. Non content de voler des arbres à Bragorn, il était prêt à détourner une compagnie entière aussitôt le pied posé en Boquéron, et il fallait que cela tombe sur celle qu’il s’était déjà lui-même soigneusement occupé de détourner.

Le Gobelin lui tendit un papier.

— Voilà, on a rédigé un testament pour toi, tu as juste à signer.

— « Je soussigné Jormund Mc Irsund consent à céder mon entreprise ainsi que ma fortune à Persiffleur du Syndicat des Gobelins en cas de décès. » Et pourquoi devrais-je signer un truc pareil ?

— Si tu signes pas, mes gars t’ouvrent le bide ici, oui. Si tu signes, on te jette par-dessus bord et tu as une petite chance de t’en sortir.

— C’est ridicule : tu veux me faire croire que vous prendriez le risque que je rejoigne la côte et que je vous dénonce tous ?

Le Gobelin se gratta le menton.

— J’avais pas pensé à ça, non… Si tu signes pas, on zigouille ta femme !

— J’aimerais bien vous y voir, elle est restée à Stérus.

— Alors, on te zigouille toi, oui !

— Ça ne règle pas le problème : vous avez besoin de ma mort ET de ma signature pour donner une quelconque valeur à ce torchon. Je vois mal mon intérêt à vous aider dans ce processus.

L’assemblée soupira et le Gobelin tourna la tête vers l’équipage pour chercher leur approbation. Sigmund les entendit parler à voix basse.

— Qu’est-ce qu’on fait, du coup ? On le torture ?

— Ouais, on le torture.

Sigmund ne savait pas ce que le Gobelin leur avait promis, mais tout l’équipage semblait prêt à le suivre sans l’ombre d’un doute ou d’un remord. Il jeta un œil par-dessus leur épaule pour tenter d’apercevoir les deux autres navires du convoi : ils étaient trop loin pour qu’il puisse quérir leur aide. Il ne pensait pas en arriver là si vite, mais ils ne lui laissaient pas le choix. C’était un miracle qu’il n’ait pas été démasqué jusqu’ici, mais ce n’était qu’une question de secondes avant que l’équipage ne comprenne qu’il n’était pas le vrai Mc Irsund. Jusqu’ici caché derrière la porte entrouverte, il fit un pas dans la lumière. Il se redressa et cessa d’imiter le grain de la voix d’un vieil homme, et sortit un document de sa veste.

— N’approchez pas, ce n’est pas la peine, ma signature vous serait bien inutile : je ne suis pas celui que vous croyez. Je m’appelle Rufus Bergton, et j’ai été envoyé par la guilde des marchands pour inspecter ce commerce à la demande de Jormund Mc Irsund, qui voulait faire évaluer par un tiers les capacités de son fils à gérer son affaire et ainsi rassurer ses investisseurs quant à sa succession. C’est avec son accord que j’ai pris sa place pour jouer le rôle d’observateur incognito.

Le document qu’il brandissait, surmonté du sceau de la guilde des marchands, était bien évidemment un faux qu’il avait préparé au cas où, aussi il le rangea avant que les yeux curieux ne le scrutent avec trop d’attention, attention qu’il détourna vers son visage en retirant sa fausse barbe pour amplifier l’effet théâtral de sa révélation.

Le Gobelin avait fait un pas en arrière à la vue du sceau, un air de dégoût et d’horreur au visage comparable à celui de l’enfant à qui l’on aurait proposé des épinards.

— Je doute que la Guilde des marchands ne laisse ma disparition sans conséquences, il y aura une enquête, surtout au sujet de ce Syndicat des Gobelins qui semble évidemment « tout à fait en règle » avec ses affaires, n’est-ce pas ? Nous ne pouvons que mutuellement nous causer du tort, ici, alors pourquoi ne pas agir en adulte et trouver un compromis ? Je passe l’éponge sur vos machinations, libre à vous de les poursuivre auprès du véritable propriétaire, cela ne me regarde pas. D’un autre côté, vous finissez bien tranquillement cette livraison et vous me déposez à bon port. Qu’en dites vous ?

Le Gobelin avait changé de regard. On aurait dit qu’il avait redoublé d’envie de jeter Sigmund par-dessus la balustrade, mais qu’il avait compris que ce n’était pas une bonne idée. Alors, il y a des limites à son inconscience, nota le maître espion.

Il fit signe à l’équipage et l’assemblée se dispersa, déçue. Persiffleur lui tendit la main pour la lui serrer à contrecœur, et repartit sur le pont. Sigmund le suivit des yeux un instant et claqua la porte de sa cabine. Il avait gagné du temps, mais cette couverture ne tiendrait pas : aussitôt arrivé à Erassius, les officiels de la Guilde des marchands présents sur place allaient le confondre sans peine. Heureusement, les deux autres navires de transport ne savaient rien de ce qui se tramait ici : il avait peut-être une chance de rétablir la situation.

Le soir venu, le cuisinier ramenait un sac de pommes de terres de la réserve pour préparer le repas. Il fronça les sourcils : le sac était rempli de navets. Il fit demi-tour vers la réserve pour s’assurer s’il s’était trompé de sac ou si l’erreur venait de l’intendance. Sigmund se faufila à sa suite dans la cuisine et dévissa sa bague pour verser dans la grande marmite la poudre qu’elle contenait, un poison fulgurant composé d’extraits de plantes de Karaxx. La dose de sa bague était assez forte pour tuer cent hommes. Son méfait accompli, il s’éclipsa avant le retour du chef.

La nuit s’abattit, brumeuse, et un silence de mort régnait sur le navire. L’équipage était parti se coucher sans se douter de rien : le poison avait agi dans leur sommeil, et il ne se réveilleraient plus. Sigmund traversa les dortoirs en prenant le pouls de quelques personnes pour s’assurer qu’il ne battait plus. Il vit le Gobelin qui gisait par terre, les yeux révulsés et la langue pendante, et laissa échapper un rictus satisfait. Il fouilla les affaires d’un employé et en sortit en papier.

Bingo ! jubila-t-il : il s’agissait d’un contrat de travail au nom d’un certain Edmund Millbur. C’était un nouveau : il avait entendu les autres lui demander son nom pendant le repas. Il prenait ainsi peu de risques que ses collègues des autres embarcations le reconnaissent. Il lui subtilisa également des vêtements et se changea : cela allait lui être utile pour la suite, puis il retourna sur le pont, qui était perdu dans les brumes, et se dirigea vers la barre. Il poussa du pied le cadavre du timonier que le poison avait foudroyé en poste, se saisit de la barre et dévia à bâbord : le navire allait ainsi se fracasser contre la côte, et il pourrait faire passer toutes ces morts pour un accident. Ainsi, il n’y aurait plus personne pour remettre sa parole en cause. Tout ce qu’il avait à faire, c’était sauter à l’eau un peu avant le naufrage, nager jusqu’à la côte et se faire passer pour un ouvrier rescapé.

Il entendit des bruits de pas remonter l’escalier depuis la cale, et se cacha derrière la barre. Le Gobelin en surgit, la main sur l’estomac. Impossible, je l’ai pourtant vu mort !

— Ouah ! Je ne sais pas ce qu’il y avait dans cette soupe, mais elle était sacrément lourde !

Le Gobelin s’étira, regarda à gauche et à droite pour s’assurer qu’il n’y avait personne, et trottina vers la barre en se frottant les mains, ayant visiblement une idée derrière la tête. Il s’arrêta brusquement lorsqu’il aperçut Sigmund et le pointa du doigt de stupeur.

— Toi ! J’aurais dû me douter que la Guilde des marchands chercherait à me barboter mon stock de bois ! Le Gobelin se précipita sur la barre et se mit à la faire tourner furieusement dans l’autre sens. Le navire pencha et grinça sous le supplice infligé par la manœuvre brutale, et Sigmund attrapa l’une des poignées pour la bloquer.

— Mais qu’est-ce qu’il te prend ? Tu es fou, tu veux qu’on coule ?

— C’est mon bois ! Il est à moi ! À moi !

Il n’en avait pas l’air, mais le Gobelin avait de la force. Les deux luttèrent un moment pour le contrôle du navire, jusqu’à ce qu’une corne retentisse à travers la nuit.

Le navire à tribord venait de percer la brume et ils voguaient droit sur lui. Le Gobelin horrifié lâcha prise et la barre sous tension tournoya dans l’autre sens à toute vitesse. Le navire vira de bord, mais le mal était fait : dans un fracas épouvantable ils raclèrent coque contre coque avant que leur navire ne s’éloigne. Un bruit de mauvais augure remonta de la cale et la barre leur resta entre les mains : l’axe du gouvernail avait rompu. L’autre navire ne s’en tirait pas à si bon compte, le choc avait ouvert une brèche béante qui le condamnait à couler dans les prochaines minutes.

Sigmund lâcha la barre désormais inutilisable et se précipita contre la balustrade à bâbord. Comme il le craignait, leur brusque revirement les avaient placé droit dans la trajectoire du troisième navire : ce Gobelin allait réussir à faire couler le convoi entier à lui tout seul.

Cela ne manqua pas : le dernier navire de transport de la compagnie Mc Irsund et fils n’eut guère le temps de réagir quand l’esquif fou surgit de la nuit toutes voiles dehors et proue en avant pour les percuter. Quelques minutes plus tard, les quelques débris qui flottaient encore à la surface, restes des trois bâtiments, furent balayés par les flots, et la quiétude de la nuit reprit ses droits.

Le matin suivant, au port Erassius, le ressac était chargé : depuis plusieurs heures déjà on s’affairait à récupérer les débris, les grumes et les corps que la mer ramenait du large. Une partie de la cargaison avait été sauvée, et les quelques rescapés avaient expliqué l’incident : un malheureux carambolage dû au manque de visibilité ainsi qu’à des problèmes de communication. S’il y avait des responsables, ils étaient morts, alors on ne chercha pas plus loin. Parmi les disparus : les Mc Irsund père et fils ainsi qu’un Gobelin du Syndicat qui avait embarqué à leurs côtés.

Quelques semaines plus tard, sur le chantier naval, la construction de bâtiments sur le modèle du Faucon des mers, conçus pour résister à la haute mer, avait commencé sous la supervision de la Flotte libre de Perrasie. Parmi leurs employés : Edmund Millbur, un charpentier de talent qui avait été récemment embauché par la compagnie Mc Irsund avant qu’elle ne connaisse une fin funeste et prématurée. Rescapé du naufrage et n’ayant nulle part où aller, il avait grossi les rangs de l’équipe de construction qui ne crachait pas sur de la main d’œuvre supplémentaire.

Sigmund sifflotait, tout autant pour rester dans le personnage que pour célébrer sa réussite. D’ici, il avait pu envoyer toutes les informations qu’il voulait. Il avait d’abord pensé saboter la construction des nouveaux navires, mais il avait trouvé un meilleur plan : la Seiche d’argent, le navire amiral de la flotte perrasienne libre, et le seul actuellement capable de traverser la mer, allait partir en avance pour construire un port sur les îles vierges de l’est, destiné à accueillir les futurs navires de la flotte. La Seiche d’argent allait partir chargée à bloc avec artisans et matériaux, tout ce qu’il fallait pour construire une petite colonie, et il avait réussi à obtenir une place sur le navire. Il y avait repéré une petite trappe dissimulée au fond de la cale qui menait à une ancienne cache de contrebande, et tout ce qu’il avait à faire, c’était d’y percer un trou avant le départ : L’Arthon était prévenu et se préparait à intercepter le navire et à le réquisitionner ainsi que sa cargaison. Navire qui, à ce moment là, serait sens dessus dessous à chercher l’origine de la fuite, observant impuissant l’eau remonter à travers le plancher de la cale.

Le jour du départ arriva, et Sigmund avait le champ libre : l’équipage de la Seiche d’argent avait festoyé toute la nuit durant et, au petit matin, tout le monde dormait encore à poings fermés. Il se faufila dans le fond de cale pour y percer un trou. Il irait ensuite trafiquer légèrement le gouvernail de sorte à handicaper davantage le navire lorsque la flotte arthonnienne surgirait. Il passa un doigt sur le trou : le filet d’eau était faible et régulier, pile ce qu’il fallait pour la fuite ne soit remarquée que quelques heures après le départ.

Il s’apprêtait à remonter lorsque derrière lui, la trappe de la cache s’ouvrit. Une silhouette trapue sauta à l’intérieur avant de la refermer derrière elle et de toquer deux fois dessus. Au-dessus, des bruits de pas et des lourds bruits de frottements indiquèrent que deux complices avaient répondu aux deux coups en faisant glisser sur l’ouverture une lourde caisse.

Persiffleur sourit, satisfait. Il était allé de déboires en déboires depuis le naufrage, devant se cacher des Elfes qui cherchaient toujours le responsable du prélèvement sauvage de pins de Bragorn, et avait finalement déniché la cachette idéale pour quitter le continent incognito. Maintenant que ses hommes avaient scellé l’entrée, il était sûr de ne pas se faire découvrir avant destination, au moment où la cargaison serait déchargée. L’enjeu était grand : en arrivant parmi les premiers sur les îles de l’est, il s’assurait la création du premier comptoir commercial en pleine mer et damait ainsi le pion de la Guilde des marchands. Il n’avait plus qu’à attendre patiemment la traversée en subsistant grâce aux réserves d’eau et de viandes séchées qu’il avait prises avec lui. Il se retourna vers le fond de la cache et son regard croisa celui de Sigmund. Les deux restèrent quelques secondes ainsi, tétanisés, accompagnés seulement du bruit régulier de l’eau qui emplissait peu à eu le fond de cale.

Toi !

Lui !

S’en suivit une scène de confusion et de panique où Sigmund incendiait le Gobelin d’avoir ainsi condamné leur seule sortie, où le Gobelin trépignait en retour, sidéré de voir un membre de la Guilde des marchands le suivre jusqu’ici pour creuser des trous dans la sous-cale d’un navire. Contraints de devoir coopérer sous peine de se noyer bêtement, ils parvinrent à boucher la fuite en taillant du liège dans le bouchon de l’une des bouteilles emmenée par le Gobelin.

Quelques heures plus tard, la Seiche d’argent avait pris la mer, et, dans le fond de cale, sur le sol encore humide, Sigmund et Persiffleur, assis face à face, se dévisageaient, l’air sombre. Sigmund soupira. Il entendait des cris et des coups de canon. La Seiche d’argent avait rencontré les Arthonniens. Faute d’avoir mieux à faire, il cala sa veste derrière sa nuque et se pencha en arrière pour dormir un peu. Il ne pouvait que prier pour que les siens parviennent à prendre contrôle du navire, mais, sans son sabotage, la Seiche d’argent était plus rapide que les bâtiments arthonniens, et une fois en pleine mer ils ne pourraient plus la suivre.

— Eh, le Gobelin !

— Mmh ? Répondit l’intéressé, bougon.

— Il y a quelque chose qui me chiffonne depuis notre dernière rencontre. Comment as-tu fait pour retourner tout l’équipage contre moi en si peu de temps ? Même moi, j’avoue que j’aurais douté en avoir été capable.

Le Gobelin ricana avant d’imiter Sigmund et de se tourner sur le côté pour dormir. Au-dessus, sur le pont, les cris et les combats s’intensifiaient. Il daigna toutefois répondre.

— Je leur ai proposé des congés payés.