Teleri Malthenas

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Teleri Malthenas
le gouverneur Teleri en délégation à Kahn-Brava, Tamendil, 1137
Nom de naissance : Malthenas
Alias :
Naissance : Non Communiqué
Statut : En vie
Activité(s) principale(s) : Alchimiste, Gouverneur

(Nouvelle) Contrepartie Ulule 2021

Teleri Malthenas, jeune Elfe Melidrim et dernier représentant du clan de la Veuve Noire, a récemment été promu gouverneur auprès de l’influent clan de la vipère. Après s’être rendu à l’appel de Kahn Brava, où ses décisions ont eu de lourdes incidences sur l’avenir de la guerre en Arthon et de la Fédération de Bragorn, il est rentré à Lostalon, sa ville natale, pour y faire un rapport et discuter de la suite avec les officiels restés à l’arrière.

Enfin, le soleil s’empalait sur la cime tranchantes des pins géants, faisant contraster leur vert sombre à mesure qu’il se tachait de rouge. Le crépuscule à Bragorn avait de quoi faire frissonner. Une fois les dernières bourrasques du soir qui accompagnaient la lumière mourante passées, l’immensité écrasante de la forêt se dissimulait toute entière sous son lourd manteau de nuit ; on en venait à regretter cette immensité lourde, transfigurée en une angoissante infinité.

De mon côté, je ne partageais pas cette angoisse. Cette vue me soulageait, signe providentiel qu’on me délivrait enfin de cette horrible journée. J’arpentais fébrilement le grand balcon, je n’étais pas calmé pour autant. C’était un sentiment curieux, que j’avais à me tenir ici, sur ce balcon. Le pin central de Lostalon était l’un des plus grands arbres de la forêt, mais aussi le seul de la ville. Chaque clan avait tourné la forêt à son avantage différemment. Les Sangliers de Rinnedel, fiers et butés, étaient allés jusqu’à sculpter le bois des arbres géants pour installer leurs habitations directement dans leur tronc, organisant leur ville en grandes tours reliées par des passerelles. Lostalon n’était pas aussi extravagante. Bâtie dans une clairière, ses maisons étaient construites sur pilotis, à même le sol. Au centre de cette clairière, il y avait le grand arbre dans lequel je me trouvais : « l’œil de la Vipère » comme ils l’appelaient. Toute la ville s’articulait autour de ce monument central, qui abritait tous les bâtiments les plus importants de la ville : les quartiers d’Illidar, le doyen du clan, mais aussi les salles de réunions diplomatiques, l’administration, et tout en haut, une vigie où des éclaireurs observaient jour et nuit les alentours, le tout sous la forme de grandes structures charpentées aux courbes organiques, disséminées autour de la cime comme des fruits mûrs. Je regardais les habitations, en bas. Des lumières s’allumaient un peu partout sur les sentiers : la vie nocturne commençait. Les Elfes de Lostalon n’allaient pas se coucher, non : nombre d’entre eux vivaient de la chasse, et le meilleur gibier sortait la nuit. Ils préparaient leur arc et leur croc, cette dague recourbée symbolique de leur clan, et ils allaient l’affronter, cette angoissante infinité, comme ils le faisaient tous les soirs. C’étaient des Vipères, des rampants au sang froid. Ils avaient une forme de courage pour laquelle j’avais du respect : il n’était pas éclatant, il n’était pas héroïque. Ces chasseurs ne cherchaient pas la vanité de l’élévation. Ils partaient à pied, ils rentraient à pied, dormaient dans leur cabane, et moi je les regardais de haut depuis mon perchoir comme si j’observais des fourmis ouvrières. J’étais pourtant un rampant aussi, tout comme eux. Les travailleurs du clan de l’Araignée défendent cette vie de l’ombre, qui se défie de l’ambition et de la vanité. Mais c’est là tout le paradoxe de l’araignée : c’est bien le seul rampant que l’on trouve le plus souvent au plafond.

Voilà le sentiment que j’avais, sur ce balcon : le sentiment d’être une araignée au plafond. L’ambivalence d’être à la fois tout à fait et pas du tout à ma place. Pourquoi Illidar avait-il tenu à me nommer gouverneur ? N’y avait-il pas plus compétent ? Je ne connais même pas la forêt : je n’y ai pas grandi. Se sentait-il à ce point coupable de ce qui était arrivé à ma famille ? Bien sûr, je n’ai pas dit non. Après tant d’années d’exil, je n’allais pas cracher sur le premier geste qui allait dans mon sens. Toute mon enfance, en Perrasie, j’ai appris à détester les humains ; leurs passions vaines, leur petitesse d’esprit, leurs jugements hâtifs et leur bêtise crasse. J’ai rêvé de ce jour où je pourrais marcher de nouveau la tête droite parmi les miens. J’étais un rampant orgueilleux, pressé de retourner parmi d’autres rampants. Mais la bêtise n’est pas humaine : elle est partout. Ce n’étaient pas les humains qui avaient trahi mon clan et qui m’avaient contraints à l’exil.

Depuis que je suis ici, j’ai l’impression que c’est à moi de me faire pardonner. Qu’on me fait une fleur à m’accepter de nouveau, que je dois être reconnaissant. (Rends-toi compte ! Gouverneur, ce n’est pas n’importe quel poste !). Ils ne se déchargeront pas de leur culpabilité sur moi, c’est hors de question. Si je porte cette cape tous les jours, c’est pour le leur rappeler. Je vois leurs regards, rivés sur la grande araignée blanche brodée dans mon dos (Il représente la Vipère, tout de même, il pourrait faire un effort !). Tant mieux ! Qu’ils s’indignent, c’est bien le but. Il fallait bien que ça éclate à un moment ou un autre, les résultats sont catastrophiques. L’effort de guerre en Arthon nous a beaucoup coûté, la forêt est exsangue. Il fallait voir leurs têtes, cet après-midi. Illidar était plus sombre que jamais ; Farlain aussi, j’imagine, depuis ses bureaux à Rinnedel. Les autres, les émissaires, les militaires, ils hurlaient ; de colère, de joie, je ne sais pas : un genre de rage jubilatoire, sûrement ; en colère contre nous, triomphant d’avoir raison. Notre pari n’a pas marché, l’Arthon n’est pas tombé, la guerre s’enlise. J’ai tout donné à la Fédération et ça n’a pas suffit, et maintenant nous devons faire face aux conséquences. Des sangliers, des pics-verts, des renards, des vipères… J’aurais plutôt dit des hyènes, des vautours, des chacals, des… vipères (ils sont honnêtes avec eux-mêmes, il faut leur concéder). Des opportunistes, prêts à dévorer la charogne encore fumante de la Fédération. La politique me dégoûte. Et moi, je me retrouve au milieu de ça, à défendre les intérêts du clan qui a causé le plus de torts à ma famille, à faire face à tous ces charognards, armé uniquement de mon inexpérience et de ma bonne volonté. Devrais-je me sentir mal pour Illidar ? C’est lui qui m’a nommé, il risque la destitution. Et pour autant, est-ce un juste retour des choses ? Est-ce lui que je cherche à punir ? L’un des seuls soutiens restant de Farlain et de la Fédération, de ceux qui m’ont tant aidé jusqu’ici , des rares personnes en qui j’ai encore confiance ? Je ne me sens ni satisfait, ni coupable. Mes responsabilités me dépassent, et je n’ai toujours pas les réponses que j’étais venu chercher.

— Pourquoi notre clan n’a pas son village, comme les autres ?

Quand, encore petit, j’avais posé cette question, elle avait faire rire mon oncle Orimo. Il m’avait fait descendre de ses épaules et il avait ramassé un bâton pour tracer une succession de trois croix de plus en plus petites fusionnées dans le même axe dans la poussière du sentier.

— Tu vois cette croix ? C’est le symbole de l’Épeire Diadème, la plus grande famille de notre clan et celle à laquelle j’appartiens. À nous seuls, nous sommes déjà presque une centaine, disséminés dans tous les villages de Bragorn, et ce n’est que l’une des familles du clan de l’Araignée ! Les Sangliers se vantent d’être les plus nombreux, mais c’est parce que nous ne daignons pas nous compter. Nous ne sommes pas là pour nous faire voir, nous sommes des artisans, des tisserands, des maçons, des trappeurs ou même des chasseurs, parfois. Chaque famille a ses propres savoir-faire. Nous nous entraidons mais nous restons divisés, car nous avons compris depuis longtemps que nous étions plus fort ainsi.

Il traça alors une étoile avec des branches très longues, puis des cercles concentriques de plus en plus grands pour former une toile.

— Une toile n’est solide que si elle s’étend dans toutes les directions.

— Alors c’est pour ça qu’on voit jamais les autres du clan ? Je n’ai pas l’impression qu’ils nous aident beaucoup, je ne les connais même pas.

Mon oncle m’avait pris par les épaules et s’était agenouillé pour se mettre à mon niveau.

— Tu me connais, moi. Je viens souvent vous voir, ta famille et toi, non ?

Il était bien le seul. « Des artisans, des tisserands, des maçons, des trappeurs ou des chasseurs même, parfois ». Dans sa liste, il avait volontairement omis quelque chose : ma famille, la Veuve Noire, s’était spécialisée dans les poisons. Nous étions des apothicaires, on nous appelait des empoisonneurs. Nous n’étions pas nombreux : mes parents avaient trois enfants : mon frère, ma sœur et moi, et nous avions encore notre grand-père qui vivait avec nous et nous avait tout appris. Tous les autres proches que nous avions, comme mon oncle, avaient rejoint d’autres familles, et Orimo était le seul qui nous parlait encore. « L’araignée se moque des apparences », c’était l’un des grands préceptes du clan, de ne pas ce soucier de ce qu’on pensait de nous. Pourtant les autres nous avaient depuis longtemps tournés le dos, de peur de se compromettre. Nous habitions pour cette raison à Lostalon, et nous étions plus proche du clan de la Vipère que des autres familles de notre clan. La Vipère ne craignait pas l’usage des poisons, qu’elle utilisait savamment pour la chasse, et ici nos services trouvaient leur place.

J’allumais une torche pour éclairer le balcon désormais englouti par la nuit. Ce n’était pas tant que la lumière me manquait, mais j’aimais sentir la chaleur dansante d’une flamme pour affronter les premières fraîcheurs de la nuit. Je m’assis dans un fauteuil d’osier et je sortis un petit flacon de ma bourse que je faisais tourner entre mes doigts pensivement.

— Il y a des secrets qui ne doivent jamais être partagés, m’avait dit un jour Orimo.

— Ce n’est pas le cas de tous les secrets ?

— Disons alors que certains sont plus lourds à porter que d’autres. Quand ta famille a pris ce chemin, elle s’est condamnée à rester seule.

— Parce que nous fabriquons du poison ?

— Ne parle pas si fort, Teleri. Mais oui, pour cette raison. J’ai beaucoup de respect pour tes parents, et vous , les enfants, n’êtes pas responsables de leurs choix, c’est pourquoi je continue à venir vous voir. Les araignées sont des créatrices, et ce que vous avez choisi de créer, c’est la mort. Tu n’es pas obligé de les suivre sur ce chemin, rien ne t’oblige à faire de ce fardeau le tien. Nos familles sont cousines, et tu n’as pas encore passé ton initiation. Si tu me suis chez l’Épeire Diadème, tu seras bien reçu ! Je t’apprendrais le tissage.

Je ne lui avais pas répondu. Orimo n’avait jamais compris la raison d’exister de la Veuve Noire, il n’avait jamais accepté que sa sœur suive les lubies de leur père et commette un tel suicide social. Lui n’avait pas hésité une seconde à rejoindre le clan de sa mère. Nous avions eu cette discussion deux semaines avant mon initiation, cérémonie sacrée où mon clan devait me transmettre officiellement ses grands préceptes et ses secrets. Avant cela, je ne faisais officiellement partie d’aucun clan. Orimo avait déjà tenté à deux reprises d’éloigner mon frère puis ma sœur de la Veuve Noire, et avait échoué par deux fois. Cadet de la famille, j’étais sa dernière chance et aussi sa meilleure, car ses propos m’avaient travaillé jusqu’au jour de la cérémonie.

Je me souviens encore très bien de ce jour. J’étais assis sur le tapis de soie qui servait aux initiations – un cadeau d’Orimo, assez ironiquement –. Ma mère venait de mettre des écorces à brûler et la pièce était saturée en fumées odorantes. Devant moi, sur une natte, un mortier, des pots d’argile contenant divers ingrédients et quelques outils d’apothicaire. J’avais passé tous les rites, tous les prémices, je m’étais laissé entraîné sans opposer de résistance, mais je n’étais très pas honnête dans ma passivité. J’attendais simplement que cela se termine pour ne pas avoir à choisir, pour ne pas avoir à considérer la proposition de mon oncle, et, pour autant, je n’avais pas complètement accepté de passer cette initiation. Je relevais la tête vers ma mère :

— Rama, pourquoi fait-on du poison ?

Ma mère était l’incarnation de la douceur et de la compassion. « Quand on fabrique du poison, il faut savoir qu’il sera utilisé pour tuer », m’avait dit Orimo. Pour lui nous étions des tueurs et moi, quand je voyais ma mère, je ne pouvais pas le croire. Elle parut surprise de ma question, mais elle ne se fâcha pas. Elle s’assit devant moi calmement.

— Nous ne faisons pas seulement du poison, mon chéri, mais toutes sortes de breuvages.

— Mais notre spécialité, c’est bien le poison, non ? Les ingrédients devant moi, c’est pour m’apprendre…

— Le Berilliame, le baiser de la veuve, oui. Une fois que je t’aurai transmis la recette, tu seras toi aussi l’un des fidèles gardiens de ce savoir. C’est le secret le mieux gardé de notre famille, c’est un grand honneur.

— Alors je ne suis pas sûr que je le veuille.

Elle marqua une pause, puis me demanda doucement :

— Tu veux bien me dire pourquoi ?

— Le poison, c’est fait pour tuer, répondis-je en paraphrasant mon oncle.

— Ce n’est pas vrai, répondit-elle simplement. Tout est une question de dosage. Tu peux tuer quelqu’un avec de l’eau, si tu lui en fais boire suffisamment, et même un poison redoutable arrêtant le cœur en un instant, à plus petite dose, peut servir à sauver des vies. Un remède n’est bien souvent qu’un poison bien dosé.

— Et le Berilliame alors, a-t-il déjà soigné qui que ce soit ?

— … Non, pas encore. Il est si violent qu’aucun médecin n’a réussi à lui trouver une utilisation non létale, mais un jour, qui sait ! À défaut, il aura toutefois permis à des malheureux condamnés d’échapper à une horrible agonie, en leur donnant une mort immédiate et indolore.

— C’est à cause de lui que notre famille est maudite. Pourquoi on continue à produire ce venin ? Il ne fait rien d’autre que semer la mort.

— Tu sais, la nature a horreur du vide. Sans nous, d’autres mettraient au point un autre poison tout aussi mortel, et n’auraient pas forcément l’antidote associé. En gardant le contrôle sur sa production et sa distribution, on décourage des gens moins sages de rechercher à créer une substance similaire : pourquoi faire autant de recherches pour essayer d’inventer quelque chose qu’on peut déjà se procurer sur le marché ? Ton grand-père n’a pas seulement mis au point le poison le plus mortel du monde, mais également son antidote. En créant cet outil de mort, il a paradoxalement sauvé des vies : il a rendu obsolète énormément de venins aux lourds effets secondaires, qui se soignaient très mal. Et puis, le Berilliame a tout d’abord des vertus dissuasives : qui s’en prendrait à une famille détenant un tel secret, pouvant prendre et rendre la vie avec seulement quelques gouttes ?

Je ne sais pas si les mots de ma mère m’avaient tellement rassuré, mais je le prétendis. Je voulais en finir au plus vite avec cette illusion de choix. Ce jour là, j’apprenais à concocter le terrible Berilliame ainsi que son antidote. Je ne revis plus jamais oncle Orimo.

— Tu es encore ici ?

Je serrai le flacon dans ma main et je me retournai vers la voix. Illidar, dans ses longues robes de soie aux entrelacs dorés qu’il portait pour la nuit, me faisait face, l’air fatigué, mais détendu.

— Oui, j’avais besoin de… réfléchir.

— Ne te jette pas la pierre pour tout à l’heure, je pense que tu as fait le bon choix. Bragorn est gangréné par les protectionnistes qui ne voient que leur nombril et ne veulent prendre aucun risque. Personne ne peut prévoir l’issue d’une guerre. Personne.

— Dites-moi la vérité, Illidar, pourquoi me faites-vous confiance ?

— Je fais confiance au jugement de Farlain.

— Il faut qu’elle soit aveugle pour qu’elle surpasse les différents entre nos clans. Comment pouvez-vous être sûr que je ne cherche pas à me venger, à vous détruire de l’intérieur ? Vous vous sentez coupable au point d’être prêt à me laisser faire ? Si c’est la pitié qui vous anime, gardez-là, je n’en veux pas.

Illidar tira un autre fauteuil en osier pour s’avachir à côté de moi. Je l’avais rarement vu aussi relâché. L’état de fatigue et de pression extrême dans lequel il se trouvait avait dû finir par avoir raison de son inhibition.

— Alors c’est ainsi que tu me vois ? Un vieux croulant animé par les regrets au point de mettre mon clan en danger ? Mais dis-moi, que se serait-il passé si je ne t’avais pas donné ces responsabilités ? Lors de ton premier retour de Tamendil, après t’être fais connaître auprès d’Ethoriel ? Quel scandale aurait éclaté avec le témoignage du dernier survivant de la Veuve Noire ? T’avoir ici, c’était protéger mon clan. C’était régler en silence cette vieille affaire, empêcher des squelettes vieux de plus de vingt ans surgir de terre de nouveau. Ne te méprends pas, mon jeune ami, je n’ai rien contre toi, et je condamne fermement les exactions que mon frère a commise. Mais ma démarche est tout sauf animée par la compassion.

— Garde tes ennemis plus près que tes amis, c’est ça ?

— C’est vrai qu’ici, je peux garder un œil sur toi, mais non, au-delà de toutes ces considérations cyniques, je pensais vraiment que tu ferais de ton mieux. La Veuve Noire et la Vipère n’ont jamais été ennemis, au contraire, et je te crois suffisamment intelligent pour le comprendre. C’est d’ailleurs parce que nous sommes si proches que cet affreux drame s’est produit. Cette jalousie fratricide et dévorante… Ce n’est pas la Vipère qui a tué ton clan, c’est la folie furieuse de quelques hommes. Quelques hommes qui par malheur avaient à ce moment beaucoup de pouvoir.

Les mots d’Illidar ravivaient en moi la vieille flamme de la rancœur. Je n’oublierai jamais les derniers jours de mon enfance à Lostalon. C’était sous le règne de Dralmer de Lostalon, le frère d’Illidar, peut-être deux semaines après mon initiation. Tout avait commencé par la mort de mon grand-père. Il semblait préoccupé, ces derniers temps, et avait fini par disparaître sans laisser de trace. Bien sûr, mes parents étaient inquiets, mais ils n’eurent pas le temps de réagir. À peine quelques jours plus tard, je retrouvais mon grand frère, passé à tabac dans le salon de la maison familiale. J’avais entendu du bruit depuis ma chambre, j’étais venu voir. La milice était là, elle avait tout saccagé. Toute notre verrerie brisée, nos sacs de plantes éventrés, nos meubles retournés... Mon frère avait dû s’interposer, ou protester tout du moins, et l’avait payé cher. Mon père et ma mère étaient là aussi, la tête plaquée contre la grande table, les mains liées derrière leur dos. Toute la famille était en état d’arrestation : un Elfe de l’état-major avait été assassiné avec une fiole de Berilliame, et nous étions tous tenus pour responsables. C’est la seule chose que daignait répéter l’officiel sur place, avec une condescendance qui me laisse encore la bouche amère. Seule ma sœur n’avait pas été immédiatement arrêtée, de sortie à ce moment là, restée dormir chez une amie. Ma mère pleurait. Mon frère, bouffi par les coups, ne pouvait plus parler.

Il était déjà tard, et les chasseurs avaient quitté la ville : presque personne ne nous vit être traînés jusqu’en cellule, et les rares passants étaient écartés sans ménagement par la milice. On nous a entassés là sans plus d’explication, et tour à tour, ma mère, mon père puis mon frère étaient emmenés je ne sais où des heures durant. Ce n’est qu’avec le recul que je compris le sens de ces allées et venues : les dignitaires de la Vipère se sont vus menacés par la science de ma famille. La Vipère aussi manufacturait ses propres poisons, mais aucun n’égalait le baiser de la veuve. Le motif de l’arrestation n’était qu’une excuse pour nous arracher le secret de fabrication. Mes parents et mon frère revenaient en cellule chaque fois plus épuisés et meurtris, jusqu’au moment où je ne les vis plus revenir. Ils n’avaient rien dit jusqu’au bout, préférant emporter leur secret dans la tombe. Ils ont eu raison. Eussent-ils accepté le marché qu’on leur proposait, on ne les aurait pas laissé vivre pour autant, le but de nos tortionnaires étant de récupérer le monopole. Quant à la disparition de mon grand-père, je ne sus jamais rien à ce sujet, mais il y a fort à parier qu’il ait été approché par la milice en premier et qu’il ait tenté de régler la situation seul pour ne pas nous mettre en danger.

Je restais seul en cellule. Mon frère venait d’être emporté pour la dernière fois et je savais qu’il ne reviendrait plus. J’avais été laissé en dehors des interrogatoires, parce que j’étais le plus jeune. J’étais leur solution de repli, et puisque personne n’avait rien avoué, ça allait être mon tour.

C’était ma sœur qui m’avait sauvé, faisant preuve d’une bravoure qui, encore aujourd’hui, me fascine. Lorsqu’elle était rentrée de chez son amie, et qu’elle avait découvert le saccage de la maison, elle a rapidement compris ce qui s’était passé. Elle n’a pas cherché à négocier, elle n’a pas cherché à discuter avec la milice. Ce soir là, c’est tous les gardes en poste qui tombèrent dans un profond sommeil au beau milieu de la nuit. Je ne sais pas comment elle eut accès à la grosse marmite de soupe qui leur était servie au repas, tout ce que je sais, c’est qu’elle aurait pu provoquer une hécatombe si elle l’avait voulu, et si elle y avait versé autre chose qu’un puissant sédatif. Pour mon frère et mes parents, c’était trop tard, j’étais le seul encore en cellule. Elle avait accouru, cachée sous une grande cape, accompagnée d’une autre personne à la silhouette svelte, qui s’accroupit devant ma cellule, déroula un étui souple en cuir sur le sol et choisit parmi plusieurs outils métalliques un crochet et une barre plus épaisse et courbée pour les introduire dans la serrure.

— Dépêche-toi, la relève ne va pas tarder, chuchota agressivement ma sœur, tendue.

— Calme-toi, Seli (ma sœur s’appelait Selirae), je fais de mon mieux.

Je crus reconnaître la voix de sa meilleure amie. Mes parents avaient souvent critiqué ses fréquentations, ma sœur avait toujours été la rebelle de la famille. Pourtant, sans son amie, dont je ne connais même pas le nom, et sa défiance acquise des règles et de l’autorité qui l’avait poussé à agir ainsi plutôt que de s’en remettre à la justice de Lostalon, je ne serai pas là aujourd’hui pour en parler. Un "clac" se fit entendre et les lourds barreaux de bois glissèrent en grinçant. Ma sœur m’attrapa par la main et m’entraîna à l’extérieur. Elle remercia son amie, elle échangèrent une étreinte, puis elles se séparèrent, et ma sœur me fit courir avec elle encore et encore à travers la nuit.

La traque dura plusieurs jours en forêt, et ma sœur faisait de son mieux; mais l'on n’échappe pas aux éclaireurs de Lostalon, surtout sur leur territoire. Qu’elle était maligne, ma sœur ! Elle comprit à temps que nous étions encerclés, et au lieu de nous emmener droit dans leur embuscade, elle me cacha, me donna des instructions claires, et se rendit seule dans le piège qui nous était inévitablement tendu. Je ne les vis pas l’emmener, mais je savais qu’il n’y avait aucune chance qu’elle s’en soit sortie. Je fis comme elle me le dit, je continuai à marcher sans m’arrêter, droit vers le nord, et ce n’est que grâce à l’avance qu’elle m’avait offerte que je parvins à atteindre la frontière boquéroise.

« Une fois là-bas, ne t’arrête pas. Trouve le moyen de traverser le pays. La Vipère a encore trop d’influence en ces terres, tu n’y seras pas en sécurité. Marche jusqu’en Perrasie. Ce ne sera pas facile une fois là-bas, mais les Humains n’y ont pas autant de préjugés sur les Elfes. Tu trouveras moyen de te rendre utile quelque part, j’en suis sûre. Là-bas, ils ne pourront plus t’atteindre. ». Grâce à ses conseils, j’avais survécu. J’avais terminé mon enfance au milieu des humains, loin du confort familial, traité comme un moins que rien et reportant sur eux la terrible rancœur que j’avais accumulée, et dont je commence à peine à me défaire. L’héritage maudit de ma famille, que j’avais tant hésité à accepter, était devenu ma plus grande fierté.

— Bien, je vais dormir. Ravi d’avoir pu discuter avec toi. Tu devrais faire de même, la discussion de cet après-midi n’était qu’une mise en bouche, la tempête n’est pas prête de se calmer, je le crains.

Sur ces mots, Illidar se leva et partit se coucher. Je desserrais le poing pour observer de nouveau la petite fiole que j’avais toujours sur moi. Quelle ironie : j’avais fabriqué la première fois du Berilliame dans l’espoir de me venger, observant ce petit flacon mortel pendant des nuits entières d’insomnie du temps où j’étais encore à Vattol, en Perrasie. Je m’en étais finalement servi pour concocter le remède servant à se débarrasser de l’influence de Ténèbre. Le poison, le remède, les deux faces d’une même pièce, comme disait ma mère. Illidar avait raison de vouloir me garder de son côté. Ce n’était pas une Vipère qui allait sous-estimer la valeur d’un tel savoir. Que ce soit la corruption de Ténèbre, ou des sphères politiques, c’était la même chose : elles étaient de ces gangrènes dont seule une autre force aussi insidieuse et destructrice pouvait venir à bout.

Le remède, c’est le poison.


Cyan Malherbe, 2022