Val Kender

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Val Kender
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Nom de naissance : Val Kender
Alias :
Naissance : Non Communiqué
Statut : En vie
Activité(s) principale(s) : Médecin de bataille, chirurgien


Nouvelle : Contrepartie Ulule 2021

L’appel de Kahn-Brava, sommet diplomatique d’urgence engagé par un général Arthonnien à Tamendil, zone neutre, a eu lieu. Il y fut question d’une entité scellée sous la vallée depuis la nuit des temps, qui menaçait l’ordre du continent suite à la destruction de sa prison séculaire. L’entité en question, le Titan Fredalgara, n’était rien d’autre que l’être à l’origine des dragons. L’un de ses enfants, un certain Arkhaméros, caché sous la forme d’un noble humain du nom de Tydius d’Agaménée, tenta de canaliser la puissance du Titan mais fut arrêté par la coalition sur place qui le détruisit à l’aide d’une puissante bombe runique, ce qui ne se fit pas sans malheureuses victimes collatérales. Notre personnage, Val Kender, est un chirurgien boquérois prometteur du clan Kender, connu pour ses sages et ses érudits. Présent lors de ces événements, nous le retrouvons à son retour dans son pays natal.


— Kender, Val, suivant !

Je me levai en traînant des bottes pour suivre le garde, résigné. À la vue familière des grandes châtaigneraies de Stérus qui s’étaient parées d’or, comme à chaque début d’automne, j’étais loin de me douter qu’on me réserverait un accueil aussi froid. Une bonne partie de la délégation boquéroise avait poursuivi sa route jusqu’à la capitale, mais eût-il été également mon intention que je n’aurais pu les suivre : aussitôt l’orteil mis en ville, un contingent de gardes m’en avait extirpé au motif arbitraire que je faisais partie du clan Kender, pour me questionner.

Le clan Kender ? En désaveu à Stérus même, ville pourtant sous l’égide du doyen Galmor Kender depuis plus de quarante ans ? Moi qui pensait être celui qui aurait des choses à raconter à son retour... On me fit entrer dans une salle obscure où pesait dans l’air une fragrance épaisse et épicée : des écorces y avaient été brulées, sans doute. Quelques bougies sur les côtés portaient des ombres timides qui se découpaient à peine de la pénombre, juste assez pour que la silhouette d’un homme se dessine en son centre, assis sur un grand tapis.

— Assieds-toi devant lui, réponds à ses questions, et tout ira bien. Simple formalité, précisa le garde qui m’avait accompagné avant de fermer la porte derrière moi pour me laisser seul avec la silhouette.

Je n’avais pas vécu beaucoup d’interrogatoires dans ma vie - aucun, à vrai dire, mais m’asseoir sur un tapis de laine en face d’un type étrange, au milieu de fumées d’encens n’était pas vraiment l’idée que je m’en faisais. Soit, ce n’était pas la première bizarrerie du jour, et je m’assis ainsi qu’on me l’avait demandé. De près, je voyais l’homme en détails : un barbu au visage raviné de rides sèches et saillantes, un collier formé de grosses perles de bois autour du cou qui lui tombait jusqu’au nombril, une peau d’ours sur le dos. Autour de lui, des os, des plumes, des galets, des épices, des graines, des poudres, que sais-je encore, le tapis était couvert de bibelots et la plupart étaient dans le noir. Un mystique, conclus-je.

—... Salut ? Tentai-je après un moment de silence ressenti assez long pour que je commence à être mal à l’aise (plutôt court, conséquemment, je n’étais déjà pas à mon aise en entrant).

Le mystique ne répondit pas. Il plongea la main dans un bol devant lui et me jeta son contenu au visage : une poudre fine et farineuse à l’odeur épouvantablement fade. Je toussai en inhalant malgré moi la substance et par-dessus mes hoquets j’entendais le mystique marmonner des paroles incompréhensibles : un vieux dialecte, sûrement. Il me passa un pendentif autour du cou, lança des osselets mixés à des galets de couleur en l’air, les examina un temps et les répartit autour de moi avec soin. Il répéta ce manège plusieurs fois, chaque fois avec une poudre et des osselets différents, ponctuant ses actes de paroles inintelligibles qui ne m’étaient de toute évidence pas destinées. Je me retins de tout commentaire : ses poudres m’attaquaient déjà assez le nez et les yeux pour que je prenne le risque de le distraire et de prolonger plus que nécéssaire ce désagréable rituel. Il hocha la tête quand il parut satisfait, et retira le collier qu’il m’avait fait enfiler.

— Tu peux partir, dit-il alors simplement.

Je me levai sans comprendre et ouvrit la porte de bois. Le garde m’attendait encore derrière. Il échangea un bref coup d’œil avec le mystique pour avoir sa confirmation, et me ramena à la sortie de la caserne sans plus d’explications.

Je n’eu de réponse à cette scène étrange qu’à mon retour au domaine du Clan : le doyen Galmor à qui je devais un rapport détaillé de mon expédition en Tamendil n’était pas là pour m’accueillir. Ni lui, ni grand monde d’ailleurs : les grandes allées du manoir n’avaient jamais été si calmes.

— On ne t’a pas prévenu ?

Je me retournai, surpris. Prévenu de quoi ? Je n’étais pourtant pas parti si longtemps. La voix était celle d’Hypénidon, un jeune homme du Clan que j’avais déjà croisé à plusieurs reprises dans ces couloirs : il servait de valet au doyen Galmor.

— Non, je viens d’arriver en ville.

— Le doyen s’est enfui.

— Comment ça, enfui ?

— On ne t’a vraiment rien dit ?

— Puisque je te dis que non !

— Les dragons se sont réveillés, et le doyen Galmor était de leur côté. Il a été confondu et il s’est enfui avant que nous ne puissions rien faire.

Je marquai un temps d’arrêt. Le vieux Galmor ? Un dragon ? Si l’on m’avait annoncé ça il y un mois, j’aurais ri devant l’absurdité de l’allégation. Aujourd’hui, cela ne me déclenchait qu’une sueur froide. J’avais soigné un Arthonnien, en Tamendil : il avait pris une flèche en pleine poitrine. Il saignait, son cœur battait comme celui d’un homme et sa peau était tout aussi tendre : de mes yeux de médecin, j’avais vu jusqu’à ses entrailles et je n’aurais pu soupçonner que celui que je sauvais de la mort était en réalité du sang des dragons. Les dragons s’étaient réveillés, j’étais au courant : en laissant vivre cet homme, je m’en étais rendu en grande partie responsable. Si c’était l’objet de mon rapport, je ne m’attendais pas être devancé sur le sujet.

— Le vieux Galmor est un relatif de sang avec peut-être les trois quarts du clan... Réalisai-je alors avec effroi, comprenant pourquoi les couloirs étaient si vides, et pourquoi l’on m’avait réservé cet accueil.

— Ils sondent tout le monde, confirma le jeune valet.

— Avec des mystiques, commentai-je en soufflant du nez. Comme s’il suffisait de jeter de la farine au visage d’un hybride pour le reconnaître alors qu’un examen médical approfondi ne permettait même pas de le distinguer d’un humain normal. Ce n’était pas avec des charlatans pareils qu’ils allaient résoudre le problème.

— Les meilleurs savants sont tous issus du clan Kender, ils ne pouvaient pas leur faire confiance, alors ils se sont tourné vers le clan Andel pour dénicher les draconides.

— Ça a donné des résultats ?

— Tout dépend du point de vue : assez pour inciter la plupart des Kender sains d’esprit à plier rapidement bagage. Étrangement, le résultat donné dépendait davantage de leur position politique que de leur éventuelle parenté avec le doyen. C’est un coup de maître pour le clan Andel : en une semaine, avec l’aval de la population, ils ont accompli ce qu’ils rêvaient de faire depuis longtemps : mettre la main sur Stérus.

— C’est impossible, Stérus a toujours été du côté des Kender.

— Il n’a pas fallu plus à sa population que d’imaginer ses rangs infestés d’hommes-dragons pour changer d’avis. Tu ne t’en es peut-être pas encore rendu compte, mais on nous évite comme des pestiférés, ici.

— Et alors, pourquoi, toi, tu es resté ?

— Parce que c’est moi qui ai dénoncé le doyen.

Je ne savais quoi lui répondre, alors nous en étions resté là. Dépassé par la tournure des événements alors même que mon crâne surchauffait encore de ce qui s’était passé en Tamendil, je restai fiévreux les jours suivants. J’errai, pris de vertiges, dans les grands couloirs du manoir Kender comme si je gardais l’espoir d’y recroiser mes pairs, mais mes pas y résonnaient toujours autant. Ils y résonnaient même de plus en plus; ou alors ils étaient de moins en moins supportables. À chaque pas sourd que je marquais je sentais le fardeau que j’avais emporté de Tamendil s’accroitre encore sur mes épaules, n’ayant pu m’en délester pleinement en m’entretenant avec le doyen comme je comptais le faire. Les pas sur le marbre craquaient comme un orage contre les murs de bois, et de ces percussions j’entendais le grondement de cette maudite bombe aussi nettement que j’en voyais l’éclat quand je fermais les yeux. Cette bombe qui avait emporté le père des dragons, certes, mais aussi tant d’innocents, de gens chers à mes yeux que le destin, dans toute sa mesquinerie, m’avait juste laissé le temps d’apprendre à connaître pour me les ôter presque aussitôt. Seule la résine de pavot que je préparais et dont j’inhalais régulièrement les vapeurs permettaient de calmer momentanément ma psyché ébouillantée. Lorsque je n’en pouvais plus des grands couloirs vides, je me résolvais à sortir.

Dans les rues aussi, il régnait un climat étrange. L’air y était lourd. Je ne ressentais pas tant l’hostilité que me décrivait Hypénidon (je n’étais pas, après tout, la figure la plus célèbre du clan), mais la guerre couvait, c’était palpable. De plus en plus souvent, je voyais des cohortes melidrim traverser la ville et se rendre vers le nord, l’air grave. Je n’étais pas certain de toute cette histoire de Fédération, mais ils semblaient enfin prendre la menace de l’Arthon au sérieux. J’espérais être appelé sur le front, là où je pourrais me rendre utile; tout du moins avoir peut-être l’occasion de penser à autre chose... M’anesthésier dans le travail au lieu du pavot... Mais, pour le moment, c’était comme si je n’existais pas. Personne ne voulait avoir affaire au clan Kender, ces intellectuels, de mèche avec les dragons.

Alors, le plus souvent, je me rendais à la grande bibliothèque de Stérus, qui était de loin mon endroit favori. C’était davantage un grand parc forestier qu’une bibliothèque; la seule voute qui couvrait ses ouvrages était celle de sa canopée : les grandes sculptures de pierre qui formaient les arbres-livres, régulièrement espacés, se rejoignaient en hauteur de leurs branches les plus fines pour laisser la lumière darder à travers des vitraux inégaux. Tout ici était minéral et pourtant on s’y sentait plus en forêt qu’en forêt, car si toute bibliothèque en était déjà une, celle-ci l’était doublement. Le gris de la pierre des arbres à livres était ravivé par le cuir de leurs écorces qui rappelaient les bruns de l’automne partout où les livres cerclaient leurs colonnades de rayonnages circulaires. Tout ici était organique, ainsi que l’architecte l’avait voulu, et l’organisation même de la bibliothèque était inspirée de l’ordre complexe des bois et non de celui des archives. Faire ses recherches ici était très déstabilisant au premier abord, mais alors qu’on se familiarisait avec l’endroit, on laissait son instinct nous y guider, et cela en devenait grisant : non seulement on y trouvait très souvent ce qu’on y cherchait mais également tout ce dont on avait besoin et qu’on ne cherchait pas encore, comme si tout avait été placé naturellement sur notre chemin, sur notre fil de pensée, comme par magie. Les fiers bibliothécaires rétorqueraient que nulle magie n’était à vanter, mais simplement l’imitation rigoureuse du génie de la nature. Ils diront ce qu’ils voudront, le génie de la nature n’en est pas moins magique. C’est en tout cas à cela que la magie se devrait de ressembler.

Une fois ou deux j’y avais croisé Archibald Mc Ivor, le mage boquérois que j’avais rencontré en Tamendil. À traumatisme partagé, il est plus facile d’ouvrir son cœur. Je n’aime pas tellement les mages, les sorciers, les mystiques. Ils trichent avec la vie, comme ces charlatans de Valla qui prétendent surclasser la médecine; mais Archibald a un certain recul qui le rend intéressant : à l’écouter, il n’aime pas non plus la magie - du moins, les irresponsables qui l’utilisent inconséquemment - je ne peux qu’être d’accord. Je discutais avec lui des raisons de sa présence à la bibliothèque, il me retournait la question. Je lui disais que j’étais là pour penser à autre chose, il me disait qu’il était là pour y penser davantage : trop de choses s’étaient passées en Tamendil sous notre nez, d’après lui, et c’était comme si notre destin nous échappait. Il souhaitait en apprendre plus sur la magie des dragons, sur leur infiltration dans notre société depuis leur prétendue disparition et l’emprise qu’ils avaient depuis tout ce temps sans que nous en ayons conscience. Fredalgara, le père des dragons, qui s’était réveillé, n’était que l’écroulement d’une avalanche qui se massait depuis des siècles au-dessus de nos têtes; le doyen Galmor en était un excellent exemple. Je ne savais guère quoi en penser. Je voyais surtout la bombe, les morts d’innocents inutilement provoquées, comme celle d’Aochemiya. Ces histoires de dragons, ça me dépassait. Archibald aussi, d’ailleurs, et c’est même pour cela qu’il était ici à faire des recherches. Je lui disais, assez cyniquement, que cette bibliothèque avait été sous la supervision du doyen Galmor depuis si longtemps que j’avais peu d’espoir qu’il y reste quoi que ce soit de sensible au sujet des siens. Des siens. Cela me faisait toujours étrange de parler de notre Galmor ainsi. Il m’avait toujours paru être quelqu’un de brillant, de bienveillant. Toujours à l’écoute, à me soutenir quand j’en avais besoin. C’était lui-même qui avait approuvé auprès du clan mon voyage à Slugart pour parfaire mon éducation médicale. Du jour au lendemain, sans même avoir une chance de le revoir, de lui poser la moindre question, on vous disait simplement « depuis tout ce temps, c’était un ennemi de notre peuple » et c’en était fini. On attendait de vous que vous rayiez simplement de votre mémoire le sympathique doyen.

Ce constat me travaillait plus que je ne souhaitais l’admettre. Un jour je laissai Archibald s’acharner sur ses recherches et je repris le chemin du manoir, bien décidé à reprendre ma conversation avec Hypénidon. Je le trouvai comme je l’avais laissé il y avait pourtant déjà des semaines, à épousseter les grands tableaux du manoir, comme si rien n’avait changé.

— Maître Val, je ne vous croise que peu, ces derniers temps. Tout va bien ? Vous avez l’air pâle.

— J’aimerais qu’on discute, Hypénidon. J’ai besoin qu’on discute.

Hypénidon fronça les sourcils et acquiesça avant de m’accompagner jusqu’au grand salon du manoir pour s’asseoir dans l’un des grands fauteuils; je l’imitai.

— Comment tu t’es rendu compte que le vieux Galmor était un dragon ? Tu as retrouvé des écailles dans son bain ?

Il secoua la tête.

— J’étais là quand il a reçu le don.

— Le don ? Voilà autre chose.

— Tu ne sais pas ?

— Je commence à en avoir assez que tu me le demandes.

— Lorsque Fredalgara est sorti de sa prison, et que l’enveloppe physique qu’il avait investie a été détruite, son essence magique s’est éparpillée dans le ciel et est venue rejoindre ses enfants encore vivants dans le monde. Le doyen Galmor était aussi surpris que moi : il était à son balcon, il disait se sentir mal. Il sentait sûrement ce qui arrivait à son père inconsciemment. Un faisceau lumineux d’énergie pure s’est abattue sur lui, juste devant mes yeux. Nos regards se sont croisés, et il a vu que j’avais compris. J’ai détalé juste à temps : j’ai senti un souffle enflammé juste derrière moi. J’ai réagi assez vite pour prévenir des gens avant qu’il ne parvienne à me faire taire, et lorsque nous sommes revenus à plusieurs, il s’était déjà enfui par sa fenêtre.

— Son bureau est au troisième étage !

— Une preuve accablante de plus.

— Comment en sais-tu autant ? Tu n’es qu’un page ! J’étais présent lors de la mort de Fredalgara et je n’avais pas compris tout ça. Je ne t’ai même pas raconté ce qui s’était passé lors de cette expédition.

— Cela fait longtemps que je m’intéresse aux dragons. Je suis un page, certes, mais je suis avant tout un Kender. J’ai voué ma vie à la connaissance, tout comme le doyen avant moi.

— Ouais... Et alors, quoi ? Ce n’est pas parce que le doyen était un dragon que c’était forcément un sale type. Tu ne penses pas que les choses se seraient passées différemment si tu n’étais pas parti le dénoncer immédiatement ? Tu sais, en voyageant, j’ai même rencontré certains de ces elfes noirs, que tout le monde décrit comme des monstres. J’ai rarement rencontré des êtres aussi affables. Certains ont donné jusqu’à leur vie pour empêcher le retour de Fredalgara. Plus encore, celui qui tenait la bombe qui avait été fabriquée pour le détruire : c’était un orc. Peut-être qu’on devrait lâcher les gens sur leurs origines, et se concentrer sur leurs actes, non ? Qu’est-ce que ce pauvre Galmor a donc fait de plus qu’apprendre qui était son père pour que toutes ses années de loyaux services soient aussitôt jetées aux oubliettes ? Nous sommes en guerre contre l’Arthon et nous allons nous déchirer de l’intérieur pour une stupide chasse aux sorcières, à chercher qui aurait des écailles de trop derrière les oreilles ? Fredalgara est mort, il n’y a plus personne pour guider les dragons. S’ils vivaient depuis tout ce temps parmi nous, pourquoi ne continueraient-ils pas ainsi ? Tu ne penses pas qu’on a de vrais problèmes sur lesquels se concentrer ?

— Tu penses comme un humain, et c’est exactement ce qu’ils veulent.

— Encore heureux, j’en suis un !

— Mais eux, ils n’en sont pas, et si tu te bornes à penser ainsi, tu ne pourras que te faire avoir. Les dragons ont été et sont toujours le seul véritable problème des humains. Les humains vivent, les humains, meurent, les humains oublient. Pas les dragons. Les dragons sont toujours là, sont toujours les mêmes depuis que nous avons commis la faute originelle de leur arracher leur île par la force. Patienter des siècles n’endort pas leur rancœur; au contraire, cela l’attise. Cette guerre, dont tu parles : chaque génération d’homme en a connue au moins une similaire, était persuadée qu’il s’agissait là du « véritable problème » de leur temps. Rien n’est moins vrai. Ce ne sont que des futiles agitations, des batailles de pouvoir organisées dans le seul but de redistribuer les cartes. Des têtes tombent, d’autres montent, et à ce jeu là, qui sont les grands gagnants ? Ceux qui ont une éternité devant eux, et qui infiltrent patiemment ces rouages. Détourne les yeux, rive-toi sur la guerre, sur des problématiques plus humaines : ils n’attendent que ça. Et un jour, ils agiront tous en même temps, et, sans un bruit, c’est toute l’humanité qui sera étouffée dans son sommeil. Ces elfes noirs également, dont tu me parles, ce seront leurs premières victimes : les dragons raffolent de magie, ne tolèrent que peu la concurrence en ce domaine; et ceux-là en sont infusés. Tu peux prendre Galmor en pitié si tu le souhaites, il m’a tout de même attaqué. Il ne jouait pas sa vie, à ce moment là, mais simplement sa position, son statut : il n’a pas hésité une seule seconde à tenter de me sacrifier pour ses ambitions.

— À t’entendre, ce n’es pas simplement que tu es renseigné... Tu parles sans hésiter, comment peux-tu être aussi sûr de ce que tu avances ?

Hypénidon ne répondit pas, il fouilla simplement dans sa poche pour en sortir une pièce qu’il projeta avec son pouce dans ma direction. Je l’attrapai et l’étalai sur ma paume pour l’examiner. C’était une pièce qui semblait d’or pur, frappée d’un dragon.

— Certains s’organisent pendant que d’autres se laissent faire, ajouta-t-il à son geste. Que tu sois convaincu ou non par mon discours, réfléchis-y. Si tu décides de te battre pour une vraie cause, si tu ne veux pas que ce qui s’est passé en Tamendil se reproduise, ramène-moi cette pièce, et je te donnerai les moyens d’agir. D’ici là, cette conversation est terminée, et je n’aborderai plus ce sujet.

Il se leva et me laissa là, dans le salon. Je n’en parlai pas à Archibald. Je ne sais pas ce qu’il en aurait pensé, il aurait certainement éclairé mes idées, mais j’avais le sentiment que ce jeune Hypénidon m’avait accordé une grande confiance en me donnant cette pièce et je ne souhaitais pas la trahir. Alors je gardais cela dans un coin de la tête, puis je l’oubliais.

Au nord, les combats avaient commencé. Déjà je voyais revenir en ville les premiers soldats en permission. Je sortais le soir, dans les tavernes de Stérus, curieux d’avoir des nouvelles. Le ton y était amer. Les fiers Boquérois se plaignaient de l’ingérence trop grande des forces de Bragorn. Leurs méthodes n’étaient pas les mêmes, disait-on. La coordination était difficile, paraissait-il. Beaucoup d’entre eux avaient l’impression de n’être là que pour se faire tuer à la place des elfes, qui gardaient les positions les plus sûres. Les Arthonniens résistaient. Les forces offensives étaient grandes, mais les bougres s’étaient préparés à une attaque de cette envergure. La Fédération piétinait, avait tout le mal du monde à coordonner des troupes aux caractères si différents. « À avoir des elfes du même côté de la ligne que moi, je me méfie plus de mon voisin que du type d’en face », avais-je entendu à plusieurs reprises : les alliances présentes n’effaçaient pas les vieilles rancœurs pour autant. Les soldats parlaient des elfes, parlaient des Perrasiens, parlaient des Arthonniens, hiérarchisaient leurs détestations, et curieusement leurs adversaires, les soldats arthonniens, n’étaient pas si souvent en haut de l’échelle : les ennemis héréditaires des Boquérois, c’était les elfes, et les vagues récentes de réfugiés Perrasiens avaient renforcé la xénophobie d’un bon nombre. Quant aux Nains et aux peuples des Terres Libres qui s’étaient engagés aussi dans la guerre, je ne les entendais même pas en parler. Je me hasardais à leur rappeler que c’était avec l’aide de tous ces peuples que nous étions venus à bout du père des dragons qui nous menaçaient tous, mais je ne me heurtais qu’à des regards incrédules. Les dragons ne faisaient plus partie de leurs préoccupations. Les autorités avaient communiqué sur cette affaire, pourtant, et des mesures avaient été prises - en témoignait le sort de mon clan - mais elle n’avait provoqué qu’une vague méfiance qui déjà s’était estompée pour laisser place à l’actualité de la guerre. Deux sujets de cette envergure ne pouvaient cohabiter et déjà il était venu le temps de s’intéresser à autre chose. Je m’en indignais, d’abord, car c’était comme si l’on reniait tout ce que j’avais vécu à Tamendil, et tous ceux qui avaient perdus leur vie pour garantir la tranquillité de la leur. Puis, avec le temps, j’appris à m’en accommoder : à mon agrément, ils en oubliaient également de se défier du clan Kender, et cette émulsion autour de la guerre me permettait de ne pas tant ressasser les événements de Tamendil, qu’il me faisait toujours souffrir de convoquer.

Quelques semaines plus tard, j’étais appelé sur le front : la Fédération avait finalement fait une percée au sud des collines de Willmar, jusqu’au monastère fortifié de Slugart, et l’armée arthonnienne qui l’avait investie tenait férocement le siège. De nombreux suivants de Valla, en raison de la nature sacrée de ce monastère, s’étaient désengagés des armées fédérées qui en étaient venues à manquer cruellement de soigneurs compétents pour soutenir l’effort du siège. J’étais content de pouvoir me rendre utile, certes, et je n’en pouvais plus de tourner en rond à Stérus, mais savoir que j’avais été appelé à défaut me mettait hors de moi. Une chance toutefois pour la Fédération : ils n’en avaient certainement pas conscience, mais je me montrerai bien plus utile au front que ces charlatans en bure. Je finissais avec une hâte rageuse de préparer mes affaires. Mes outils, mon tablier, mon tartan, des couvertures... Ma main s’arrêtait sur ma préparation de résine de pavot. Elle ne s’arrêta pas tout à fait, puisqu’elle tremblait. Je m’en saisi également et je la rajoutai à mon sac. C’était la guerre, il fallait bien savoir se détendre; et puis, c’était avant tout pour mes patients. Mon geste devait avoir été brusque, car ma sacoche tomba au sol et un objet métallique en roula pour se coucher sur le parquet. C’était la pièce d’Hypénidon. Je la regardai encore une fois entre mes doigts, pensif.

On toqua à ma porte, et je sortis brutalement de ma rêverie.

— Kender, Val ? Votre caravane est prête à partir.

Ma main se referma sur la pièce. Ma décision était prise.

Cyan Malherbe, 2022