Richard de Walburge
| Les informations issues de personnages sont recueillies des mémoires, journaux, et interviews auprès de personnes fiables. Ces informations ne peuvent être prises à elles seules comme une réalité historique. |
| Richard de Walburge | |||||
|---|---|---|---|---|---|
| Nom de naissance : Richard de Walburge | |||||
| Alias : | |||||
| Naissance : Non Communiqué | |||||
| Statut : En vie | |||||
| Activité(s) principale(s) : | |||||
(Nouvelle) Contrepartie Ulule 2021
Retour au pays
Richard de Walburge, ancien chevalier arthonnien ayant participé à la guerre de Perrasie, déserta lorsque les ordres de son capitaine, Hadré Shiels, devinrent trop inhumains. Il joua par la suite le rôle de conseiller et de guerrier auprès des éminences de la Fédération de Bragorn, leur rendant de nombreux services héroïques. L’action se déroule à la suite des événements de Kahn-Brava, en Tamendil, à l’automne 1137, auquel Richard a participé.
Au bout du vallon, le soleil se renfrognait de ses dernières œillades rougies, qui venaient encore appesantir l’atmosphère chargée du soir. Le vent chaud qui se laissait mollement couler ne parvenait qu’à faire remonter cette odeur de suie et de braise éteinte que l’on commençait à peine à ne plus sentir brûler au fond des gorges. En contrebas, les flancs éventrés et noircis de Tamendil s’étaient découverts de leurs tentes et de leurs bannières, et ne gardaient que des échardes irrégulières partout où les délégations avaient abandonné piquets tordus ou toiles arrachées. Sur les hauteurs, à l’écart de la caravane de la délégation de Bragorn qui reprenait péniblement sa route, une femme dissimulée sous une grande capuche s’entretenait avec un homme en armure.
— Que vais-je faire, Richard ?
— La même chose que nous tous en ce bas-monde : survivre.
— Quelle sotte je fais… Toutes ces années à m’être battue pour obtenir un statut, un avenir, pour que d’un revers de main…
— Croyez-moi, c’est sûrement ce qui pouvait vous arriver de mieux. Il vaut mieux être un vagabond libre qu’un duc au service des pontes actuels de l’Arthon – ou de votre mari, pour ce que ça vaut…
— Comment avez-vous donc fait, vous ?
— Qu’ai-je donc fait ?
— La chevalerie, vos valeurs, votre éducation : toute votre vie ; décider ainsi, en un instant, de tout jeter au feu. Il ne s’agit pas seulement de déserter, mais de renoncer à tout ce qui vous a construit… Où avez-vous trouvé cette force ?
— C’est que j’ai justement plus d’allégeance à mes valeurs qu’à mes supérieurs. La réflexion est inverse, madame : rester, c’était tout renier, partir, c’était rester entier. Je me serais fait violence bien davantage à devenir un chien de l’Arthon. Je n’ai jamais cessé d’être un chevalier, contrairement à eux.
— Et vous n’avez jamais regardé derrière vous ?
— Je regarde tout le temps derrière moi, mais ce n’est pas par regret. Si je suis convaincu de mon choix, l’Arthon est mon pays, et il le restera. Mais la meilleure façon de l’aider à redevenir un pays dont je serai fier, c’est d’être ici. Vous n’avez rien perdu, madame. Vous êtes toujours la comtesse d’Agaménée. Partez à Bragorn et faites-vous traiter comme telle. Votre voix a du poids, les Elfes ne comprennent rien aux affaires des Humains. Je suis un militaire, alors ils ne me feront jamais pleinement confiance, et je ne suis pas si doué pour les affaires de cour, tandis que vous… Nous avons besoin de quelqu’un comme vous, qui donne une voix au peuple arthonnien autre que celle de l’ennemi.
— J’aimerais de tout cœur, mais je ne peux pas me défaire de cette terreur… Si je fuis l’Arthon...
— Vous craignez pour votre aimé, qui est resté à Atthalos ?
— Ils vont le massacrer. Ils trouveront nos correspondances, à mon domaine. Ils vont le trouver et lui faire payer au centuple toute l’amertume qu’ils auront gardée de ma fuite. Je ne peux pas lui infliger ça, ce pauvre Georges n’a rien demandé.
— Madame, si ce n’est que ça ! Partez tranquille à Rinnedel faire votre travail, et laissez-moi faire le mien. Si en ces circonstances je peux me permettre d’être cavalier et de déroger au protocole, concédez, comtesse, à me laisser mettre humblement mon écu et mon épée à votre service. Je vous ramènerai votre aimé sain et sauf, soyez sans crainte.
La comtesse protesta d’abord, soucieuse de faire courir au chevalier un risque trop grand, mais le brave Richard de Walburge resta ferme. Il avait beau être un déserteur, cela faisait un moment qu’il pensait à retourner au pays voir de vieux amis. Il avait une idée bien déraisonnable derrière la tête qu’il ne parvenait à chasser, et avoir la charge d’y retourner pour rendre service à une noble dame lui permettrait enfin d’avoir l’occasion suffisante pour tenter de la mettre en œuvre. Alors ils firent leurs adieux, Richard échangea quelques mots à ses amis de la Fédération, et son chemin se sépara du leur. Il ne rentrerait pas à Bragorn : il lui fallait agir vite s’il voulait arriver à temps. Il ne disposait que de quelques maigres semaines avant que les enquêteurs ne fouillent dans les affaires de la comtesse et ne remontent jusqu’à Georges Demusete, le jeune musicien de la Ville basse qui avait pris son cœur.
Non loin de la frontière arthonnienne, une auberge pleine à craquer s’agitait, secouée de soldats en transit anxieux à la perspective imminente de la guerre. La frontière se verrouillait, heure après heure, et Richard était arrivé juste à temps pour profiter de sa porosité avant que l’armée n’achève de prendre ses positions. Sur un coin de table, il terminait sa soupe en observant tenanciers et militaires se répondre à la volée, sur un ton également crispé : personne n’avait envie d’être ici ce soir. Les troupes de la Fédération allaient lancer l’offensive le lendemain, disait-on.
Le regard du chevalier s’était attardé avec une pointe de tristesse sur la seule personne de la salle bondée qui semblait tout à fait indifférente au climat électrique, avachie seule sur sa table, entourée de godets vides. Elle ronflait par intermittence, comme si elle avait du mal à décider elle-même si elle dormait ou non. De Walburge ne doutait pas des informations qu’il avait obtenues : c’était bien la personne qu’il cherchait, mais il ne se résolvait pas à l’accepter. Il soupira et se leva finalement, se frayant un chemin avec sa chaise à travers la foule pour la poser et s’asseoir en face d’elle.
— Le Goff !
La masse inerte bougea à peine en grognant.
— SERGENT LE GOFF !
La masse se releva brusquement, repoussant du ventre la table qui racla bruyamment contre le sol pavé. C’était une femme à la carrure imposante, large de taille et d’épaule, au visage si carré que même aussi bouffi par l’alcool qu’il était, il ne parvenait à s’arrondir. Ses cheveux étaient sales et négligés, raides comme de la paille et tailladés inégalement pour ne pas lui retomber devant le visage.
— AU RAPPORT CAPI- oh. Vous êtes qui ? Comment vous connaissez mon nom ?
— Qu’ont-ils fait de toi, ma pauvre Maria… J’en étais venu à espérer que je t’avais prise pour quelqu’un d’autre.
Maria le Goff se frotta les yeux pour tenter identifier cette silhouette qui lui parlait d’un ton si familier.
— C’est pas vrai, Vadrouille ?
— Ça fait bien longtemps qu’on ne m’avait pas appelé comme ça.
Le Goff changea brusquement d’attitude. Elle essaya de se réajuster sur sa chaise et de se tenir droite, saisie d’une subite honte quant au spectacle qu’elle offrait. Puis elle regarda à gauche et à droite, pour s’assurer que personne ne les écoutait, avant de se pencher vers lui pour lui dire à voix basse.
— Qu’est-ce qui te prend de revenir ici ? On m’a dit que tu avais déserté.
— Je ne suis que de passage, mais je me suis dit que c’était l’occasion de visiter de vieux amis. J’ai discuté avec quelques soldats. Alors comme ça, tu rempiles ?
— Pas le choix. On quitte pas l’armée comme ça.
— Et pourquoi pas ? Je ne m’en porte pas si mal. À en voir ton état, tu t’es rabattue sur d’autres moyens de t’évader autrement moins efficaces. De Walburge pointa du menton les godets vides qui jonchaient la table. Dire qu’ils ont réussi à briser même Le Goff... Je te croyais plus dure que ton armure.
Le Goff s’accouda à en faire plier la table et le pointa d’un doigt menaçant.
— C’est du jugement que j’entends ? On est pas fait pareil, Vadrouille. Pour toi, la guerre, c’est de l’intérim. Tu sais mouiller ton camail quand il faut, je le concède, mais t’es plus à l’aise en civil. L’armée, c’est tout ce que je suis. J’ai la tronche et la délicatesse d’un glissement de terrain. Où veux-tu que j’aille me foutre ? Ce que je sais faire de mieux, c’est encaisser des roustes et en rendre des plus grosses. Mes sup’ l’ont bien pigé, dès que l’info est tombée, on m’a balancé ici au front. Je suis arrivée parmi les premiers. « Envoyez Casse-Brique », qu’ils ont dit. « ça va leur faire tout drôle, aux longues-oreilles ».
Richard sourit en coin. Du temps où ils étaient à la caserne ensemble, elle avait forgé une solide réputation lors des entraînements au combat à mains nues : personne n’avait jamais réussi à la coucher. Elle avait la tête si dure qu’un défi s’était lancé au sein de la compagnie : trouver quelque chose capable de l’assommer. Ils en avaient brisé, des gourdins, et éclaté bien des briques sur son crâne sans même qu’elle ne soit sonnée (ce qui lui avait d’ailleurs valu le surnom de Casse-brique). Le défi avait finalement été remporté par Val Ardan, un de leurs amis communs, qui avait démontré par l’expérience que ce qu’il fallait pour assommer Casse-brique, ce n’était ni plus ni moins qu’une barrique entière d’eau-de-vie.
Comme si elle savait où les pensées de Richard s’étaient égarées, Le Goff fit remarquer :
— Tu vois, rien n’a changé. Ils tapent toujours comme des fillettes, alors je suis obligée de repasser derrière pour me foutre proprement à l’envers. C’est pénible d’avoir la tête dure, tu sais. Ce que je donnerais pas pour m’abrutir plus facilement. C’est pas bon d’avoir un cerveau fonctionnel, ici-bas. Ça rend malheureux. Regarde-les tous.
Elle balaya d’un œil vitreux l’assemblée. Des soldats rongés par le stress, la tête vissée dans les épaules, mangeaient sans appétit.
— Que du sang neuf. Les vieux – moi mise à part, on les garde à l’arrière pour l’instant, pour la contre-attaque. Comme on sait pas à quoi s’attendre, on n’envoie pas les bons éléments au casse-pipe tout de suite. Ils vont se faire bouffer tout cru, et ils le savent. La plupart vont pas réussir à dormir, et vont mourir demain comme des cons en ayant passé la dernière soirée de leur vie minables, à bouffer des fèves froides en tremblant. Ils feraient mieux de picoler, si tu veux mon avis.
— Je n’ai pas l’impression que tu passes une bien meilleure soirée qu’eux pour autant.
— J’ai pas leur pression. Moi je vais pas mourir demain.
— Comment tu peux en être aussi sûre ?
— Allons, les gens comme moi ne meurent pas au front, c’est bien connu. Un jour j’avalerais une arête de travers, ou je choperais la gangrène en marchant sur un clou, la vie a ce sens de l’humour.
— J’ai mieux à te proposer qu’aller t’enterrer dans la boue du front. Je compte rester en Arthon un certain temps. On ne sait pas comment va évoluer la guerre, pour le meilleur ou pour le pire. Je souhaite voir ce gouvernement tomber, mais je ne souhaite pas non plus voir mon pays détruit par la guerre. À frapper de l’intérieur, stratégiquement, on pourrait faire tomber les têtes de mules qui ont monté tout le continent contre nous et désescalader la situation avant qu’il ne reste plus rien à sauver.
— Tu m’en demandes beaucoup. J’ai pas la finesse de faire de la résistance politique.
— Tu n’en auras pas besoin, je m’occupe des subtilités. Retrouve-moi à Atthalos, à l’auberge de Granchesne, dans une semaine, nous y discuterons plus calmement. Fais-toi porter pâle, pose une permission, débrouille-toi. Évite de déserter tout de suite, tes bons rapports avec l’armée vous nous être utile.
— « Nous » ?
De Walburge, qui s’était déjà levé, marqua un arrêt pour lui adresser un sourire complice.
— Tu ne penses pas qu’on allait se taper tout le boulot à deux. Je me suis dit qu’il était plus que temps de réunir la fine équipe.
Une lueur s’illumina au fond des yeux de Le Goff, si vive qu’elle brillait malgré le voile opaque que l’alcool avait jeté dessus.
— Je vais voir ce que je peux faire, Vadrouille, se contenta-t-elle de répondre sans le regarder s’éloigner en vidant le fond de son dernier verre.
Quelques jours plus tard, Richard marqua une pose sur la route d’Atthalos, au petit village d’Ibère-la-Sainte, posté à l’entrée du Val de Galaad. Surplombé de sa belle église, il était un point de passage important pour les pèlerins de Valla qui se rendaient au Monastère de Slugart, plus au sud. Il passa les portes du village, interloqué par le vieux panneau qui indiquait la frontière du village. Le pieu qui soutenait le panneau, large d’une dizaine de centimètres, voyait son sommet surplombé d’un bouquet de flèches parfaitement plantées à la verticale. Il n’était pas rare d’observer ce genre de coutume locale dans les petits villages. Par chance, il n’avait pas été contrôlé jusqu’ici. Il se disait qu’en ces temps troublés, les gardes montés avaient mieux à faire que d’arrêter des voyageurs solitaires sur des routes de campagne. Il leva les yeux vers le clocher de l’église, à quelques centaines de mètres de là, une pointe d’incrédulité dans le regard. Encore une fois, il n’avait pas de raison de douter des informations qui l’avaient conduit jusqu’ici, et pourtant… Il fallait croire que tous ces anciens compagnons d’armes avaient à leur manière fait un rejet de l’armée aussi violent que le sien, bien à leur manière. C’était rassurant, en un sens. Il les avait bien choisis : c’était la preuve qu’ils avaient cherché à préserver leur humanité avant tout.
— C’est bien ici que je peux trouver frère Laval ? Demanda-t-il à la sœur de Valla qu’il croisa à l’entrée de l’église.
La sœur pointa le chœur de l’église, où un homme en bure l’observait depuis l’autel.
— Je t’ai vu arriver, Richard. Qu’est-ce qui t’amène après tout ce temps ?
Les deux hommes s’engagèrent dans les escaliers en colimaçon du clocher.
— Alors, tu as rejoint les ordres. Tu voulais t’acheter une rédemption ?
— Un moine qui devient moine pour se racheter n’a rien compris. Il n’y a pas plus damné qu’un moine. On ne se sauve pas nous-même, on sauve les autres. Quand on a tué autant que j’ai tué, il n’y a que deux issues : comprendre mieux que quiconque la valeur de la vie, et tenter de la faire comprendre aux innocents qui ne se rendent pas compte de leur chance, ou bien…
— Ou bien ?
— Ou bien devenir une coquille vide. Un vaisseau de la mort, un émissaire noir. J’ai rencontré la mort. Je l’ai vue, ce jour-là, où elle m’a tendue la main pour me féliciter. Me dire « bravo, il ne te reste plus qu’une âme à faucher, et tu seras mon égal : la tienne. »
Les deux compagnons étaient arrivés en haut de la tour, où trônait une grosse cloche en bronze. Ils s’approchèrent de la balustrade pour contempler la campagne vallonnée qui s’étendaient sous leurs yeux. Au loin, on pouvait apercevoir Slugart, et quelques colonnes de fumées le long de l’horizon, à l’endroit où le front s’était établi.
— Alors tu as définitivement raccroché ton arc ?
— Ne m’as-tu pas écouté ?
— Tu as raccroché.
— J’ai compris la valeur de la vie, Richard. Tout comme toi, je sais ce qu’il en coûte de la protéger. Laval passa la main sur la poutre qui les surplombait, et en sortit un arc long et un carquois. Il inspira longuement en laissant le vent passer sur son visage, banda son arc sans effort et décocha en plein vers le ciel. La flèche disparut un instant dans le soleil avant de retomber droit vers le sol, et se ficher avec les autres, en plein sur le dessus du poteau qui marquait l’entrée du village.
Richard se retourna et vint frapper pensivement la lourde cloche en bronze de ses phalanges pour la faire doucement résonner. Il aurait dû reconnaître le tir signature de Laval dès son arrivée au village. L’archer d’élite avait toujours eu un penchant pour la mise en scène.
— Tu es venu ici pour qu’on te retrouve, la Cloche. Tu savais que ta petite retraite serait provisoire.
— Quand j’ai appris pour ta désertion, j’ai compris que je n’avais pas fini d’entendre parler de toi, Vadrouille. Tu as déjà retrouvé les autres ?
— J’ai vu Casse-brique à la frontière. C’est une épave, mais elle en a toujours autant dans le ventre. Elle viendra.
— Tu ne peux pas couler quelqu’un qui vit déjà au fond de l’eau ; elle nous enterrera tous, marmonna Laval. Tu n’as pas vu Ardan ?
— Non, justement. Je n’ai aucune piste à son sujet.
— Je sais où il est, mais le faire sortir de son trou ne sera pas facile. Je vais t’amener à lui.
— Je ne m’attendais pas à ce que tu me suives aussi facilement. Tu ne veux pas savoir ce qui m’amène, d’abord ?
— Tu me raconteras sur la route. Si tu es là, c’est que tu as besoin de moi. Ai-je besoin d’en savoir plus ?
Deux jours plus tard, deux moines de Valla en bure entraient par la porte sud-est d’Atthalos. Au bout de quelques heures d’errance dans les bas-quartiers, l’un deux s’arrêta devant un bâtiment à la façade décrépie et retira sa capuche.
— C’est là, déclara simplement Laval.
De Walburge retira à son tour sa capuche pour scruter l’endroit dans toute sa hauteur. Aucune enseigne, et de lourds rideaux qui occultaient les quelques étroites fenêtres. Pourtant, l’endroit ne semblait pas abandonné. Si la façade était défraîchie, le pas de l’entrée était convenablement balayé. Il se retourna vers son ami.
— C’est un bordel ?
— Tu crois ?
— C’est un bordel.
Le chevalier soupira, résigné, et s’avança pour pousser la porte. Rien de très étonnant, ils parlaient après tout de Val Ardan, celui qu’ils avaient surnommé Joli-cœur.
Il fronça les yeux et le nez, attaqué par les lourdes effluves qui encombraient l’endroit. Laval, qui avait la meilleure vue, pointa immédiatement un divan perdu dans la fumée, au fond du grand salon commun. Ils coupèrent la route à la tenancière qui venait pour les accueillir, perplexe devant leurs habits de moine, et ils se dirigèrent sans un mot vers le fond de la salle. Un homme au teint pâle était avachi sur la vieille banquette et riait si fort qu’il en soulevait son jabot défait, deux jeunes femmes lascivement pendues à son cou. De Walburge le saisit par une épaule, Laval par une cheville, et Joli-cœur fut traîné sans cérémonie jusqu’à l’entrée pour être jeté sur le pavé sale par-dessus la volée de marche.
— Je vais payer, je vous jure ! articula-t-il dans la douleur, les yeux plissés et la main en visière pour essayer de dévisager ses agresseurs, incommodé par la lueur vive et soudaine de la lune blafarde qui éclairait la ruelle.
— Ah, c’est vous, réalisa-t-il en les reconnaissant finalement, du ton cryptique de celui qui n’était pas bien sûr s’il devait s’en rassurer ou s’en inquiéter davantage.
Ainsi ils se retrouvèrent non loin, à l’auberge de Granchesne, en bordure d’Atthalos. Le Goff les attendait déjà, un bandage sur l’œil qui peinait à camoufler une mauvaise blessure. Richard et Laval arrivèrent ensuite.
— Et Joli-cœur ? s’enquit Casse-brique en saluant ses vieux amis qui prenaient place autour d’elle.
— Il est censé venir. Je lui ai demandé de chercher quelque chose avant de nous rejoindre.
— Tu es sûr qu’il viendra ? Il nous dévisageait comme des fantômes revenus le hanter.
— Il viendra. Ardan a des mœurs légères, mais il a le sens des responsabilités.
— Ce bon vieux Joli-cœur. Je me demandais ce qu’il était devenu, commenta Casse-brique en rêvassant.
Joli-cœur passa en effet la porte peu de temps après, les cheveux coiffés à la hâte et l’air inquiet. Le Goff s’exclama joyeusement à sa vue et se leva pour le serrer dans ses bras avec force, ruinant ses quelques efforts de paraître présentable en lui frottant vigoureusement le poing contre la tête.
— Alors tu as vraiment retrouvé tout le monde ! Il fallait que je le voie pour y croire !
— Certains ont été plus difficiles à convaincre que d’autres.
— Vous m’auriez demandé gentiment, j’aurais dit oui de suite, souffla Ardan en s’asseyant.
— Tu ne dis jamais oui de suite, Ardan. Si on ne te force pas un peu la main, tu tergiverses à n’en plus finir et tu fais perdre du temps à tout le monde.
Ardan croisa un bras, et s’inspecta les ongles de son autre main, vexé.
— Toute décision importante doit être mûrement réfléchie. Il faut bien un type prudent, dans cette équipe de casse-cous.
De Walburge ne prit pas la peine de répondre et poursuivit.
— Bien. Avant toute chose, sachez que je suis ravi de vous revoir tous. De tous mes anciens collègues de l’armée, vous êtes parmi les rares à qui j’ai choisi d’accorder ma pleine confiance, et constate que j’ai bien choisi. Au vu de vos situations respectives, j’en déduis que vous avez tiré de les mêmes conclusions que moi quant à l’état de l’armée de ce pays. J’ai rencontré beaucoup de gens puissants lors de mes séjours à l’étranger, qui sont prêts à nous aider, et je pense aujourd’hui avoir accumulé suffisamment d’entre-gens et d’astuce pour avoir le maigre espoir de pouvoir faire quelque chose. Ardan, tu as fait ce que je t’ai demandé ? L’intéressé sortit de sa veste un carnet qu’il lança ouvert sur la table. Il y figurait le croquis d’un visage et plusieurs notes qui indiquait des noms et des adresses.
— Georges Demusete, musicien itinérant, connu pour jouer les dimanches au marché de la place Favert, et les soirs en semaine dans les tavernes environnantes. A cessé de jouer à l’auberge du Héron à deux becs il y a peu suite à un conflit territorial avec les Saltimbanques. Cherche depuis à se relocaliser, et a récemment accepté un contrat pour les Deliwen afin d’animer un salon privé dans la salle arrière des bains publics de Grand-canal, deux quartiers plus loin. Ça sent la recherche de protection à plein nez, le coup de pression de Foster devait être plus sérieux que ce qu’on a bien voulu m’en dire.
— Bien. C’est donc là-bas qu’on a le plus de chance de le trouver, d’après toi ? Tu pourrais aller y jeter un œil et…
— Penses-tu, déjà fait ! Et je connais les établissements des Deliwen comme ma poche, pas besoin de m’y déplacer en personne, quelle perte de temps. Non, j’ai fait jouer mes contacts, il ne devrait plus tarder. Pour lui répondre, la porte de l’auberge s’ouvrit et un jeune homme au visage tendre balaya l’intérieur du regard. Joli-cœur lui fit un signe de main précis et discret, et il vint s’asseoir avec les autres, intimidé.
Ardan le toisa un instant.
— Faut manger, mon garçon. Tu avais les joues moins creuses sur mon dessin.
— Laisse le pauvre garçon tranquille, Val. Tu vois bien qu’il est terrifié, le réprimanda Le Goff.
— Merci Ardan, beau travail. Tu nous a fait gagner un temps précieux, fit tourner court De Walburge. Bienvenue, Georges. Je ne sais pas ce qu’on t’a dit pour te faire venir ici, alors je préfère mettre les choses au clair tout de suite. Je suis envoyé par la comtesse d’Agaménée, qui est, je te rassure, saine et sauve. Toi par contre, tu cours un grand danger, et ce bien au-delà de tes ennuis avec la pègre locale. La comtesse s’est mise le gouvernement à dos, et nous avons de fortes raisons de penser qu’ils feront le lien avec toi d’un jour à l’autre. Si tu acceptes de nous suivre, nous avons un plan pour te faire quitter le pays au plus vite. Le voyage ne sera ni rapide, ni facile, mais si tout se passe comme prévu, tu pourras retrouver la comtesse et faire librement ta vie avec elle.
Demusete se concentrait, l’air grave, pour intégrer toutes les informations qu’on lui lançait à la figure.
— Qu’est-ce qui me dit que vous ne cherchez pas à me duper ?
— Ton bon sens, mon garçon. Libre à toi de nous suivre ou non. J’avoue ne pas avoir pris le temps de demander à la comtesse une mèche de ses cheveux ou une lettre parfumée signée d’un baiser. Nous avons dû agir au plus vite pour précéder tes ennuis, et à ton air circonspect, j’en déduis que nous avons réussi.
Il n’en fallut pas beaucoup plus pour le convaincre. Comme Joli-cœur le fit remarquer aux autres après qu’il prit congé pour la nuit, il avait l’attitude fébrile de celui prêt à attraper la première bouée de sauvetage venue.
Lorsque Foster obtint des Deliwen l’autorisation de fouiller les bains de Grand-canal, le jeune Georges Demusete avait déjà disparu. Pourquoi des Fides Magus du Grand Ministre étaient-ils venus en personne lui demander de mettre la main ce musicien de pacotille, il ne le saura jamais.
Au grand port de Mesphota, le soleil se levait à peine à travers la brume et le général Hadré Shiels supervisait le chargement d’une caravelle, censée approvisionner Port-Clérus. Promu depuis la guerre de Perrasie, il avait désormais la charge de la ligne maritime de la côte est, et avait fort à faire avec toutes les attaques des pirates Perrasiens qui pullulaient, embusqués derrière le moindre des rochers qui constellaient le large des côtes. Sur le quai, devant les mousses qui s’affairaient à charger le bâtiment, était alignée une ribambelle de marins au visage fermé, les pieds et les mains entravés par des fers.
— Une belle bande de pendards. Vous les avez récupérés où, ceux-là ?
— Des Perrasiens qui traînaient près du navire, mon général. Ils n’avaient rien sur eux, ni armes, ni papiers, ni contrebande. On pense qu’ils ont passé la frontière en barque, illégalement. Leurs motivations sont inconnues.
Shiels défila devant les prisonniers, les toisant avec mépris. Il s’arrêta devant une femme grande et trapue, au visage bovin et rougi qui le dévisageait d’un œil mauvais, son second œil dissimulé derrière un cache-œil. Il soutint son regard, un sourire insolent aux lèvres. Il aimait les effrontés. Ils étaient les plus intéressants à humilier. Elle lui cracha au visage. Shiels ne recula même pas. Impassible, il sortit un mouchoir brodé de sa poche pour s’essuyer, et le jeta négligemment sur la prisonnière. Il siffla un de ses hommes, qui lui apporta une trique, et l’abattit de toutes ses forces sur son crâne. Elle ne bougea pas d’un iota, ne réagissant que d’un grognement agacé. C’était comme si un éclair avait traversé le bras du général. La trique s'était brisée comme du verre sous la force du choc, et Shiels resta un instant secoué par la force du retour, se demandant si les os de son bras n’avaient pas éclaté en même temps que son bâton. Dans le même instant, la prisonnière fit un pas en avant et leva ses bras épais pour passer la chaîne de ses menottes autour de son cou. Aussitôt des arbalètes se braquèrent sur elle. Shiels, la tête rouge et les yeux exorbités par la surprise, compta ses hommes qui tenaient en joue son agresseuse. Seule la moitié avait réagi, où étaient les autres ?
De nouveau, des bruits d’arbalètes. Le reste de ses hommes avait formé une ligne à l’arrière et se retournait contre eux, forçant ses propres arbalétriers à jeter leurs armes. Parmi eux, deux chevaliers, la tête dissimulée sous un heaume, s’avancèrent.
— Nous prenons le contrôle des opérations, capitaine Shiels. Vous êtes relevé de vos fonctions.
— Capitai- ? s’interloqua Shiels avant de se couper lui-même au moment où les deux hommes retirèrent leur heaume. Il s’agissait de Richard de Walburge et de Val Ardan, deux anciens de ses hommes de l’époque de la conquête de la Perrasie. Le premier avait trahi et déserté, et le second s’était fait passé pour mort. La menace était sérieuse : à y bien regarder, la plupart des hommes derrière eux étaient des vétérans de sa compagnie. Ardan était alors très populaire, et avait une intelligence sociale comme il en avait rarement vue : il le savait très capable de les convaincre d’à peu près n’importe quoi. Malgré la chaîne qui lui pressait sur la trachée, il se força à rire. Il fallait qu’il regagne contrôle de la situation.
— Qu’est-ce que vous essayez de faire ? Vous êtes seuls dans ce port, ce n’est qu’une question de secondes avant que l’endroit ne soit noir de gardes.
En réalité, aussi tôt le matin, il n’y avait pas grand monde pour venir les seconder. Il y avait même de fortes chances pour que personne n’assiste à l’incident. Il ne cherchait qu’à gagner du temps. Il savait que l’équipage de la caravelle derrière lui armait les harpons du pont pour se préparer à riposter. S’ils ouvraient le feu sur le quai, ce n’est pas la douzaine d’hommes dissidents qui les menaçaient qui pourraient faire quelque chose. Pourtant, De Walburge le regardait droit dans les yeux avec un aplomb déconcertant.
— Nous réquisitionnons cette caravelle, capitaine Shiels.
Derrière lui, il entendit les fers des prisonniers tomber au sol, défaits. Il eut un horrible pressentiment. Un éclat lumineux attira son attention, en périphérie de sa vision, du haut du phare non loin, perdu dans les brumes, suivit par un sinistre sifflement qui traversait le ciel. Sur la caravelle, l’homme qui ajustait discrètement le lance-harpon de proue s’effondra, la tête percée d’une longue flèche. Immédiatement après, les sifflements se multiplièrent : chaque seconde, c’était une flèche qui s’abattait de nouveau sur le pont, tombant droit depuis le ciel et fauchant autant de tireurs qui tentaient de prendre position. En quelques instants, les prisonniers perrasiens avaient désarmé ses hommes et pris contrôle de l’embarcation.
— Vous ne vous en sortirez pas comme ça ! La marine vous retrouvera ! Vous ne rejoindrez jamais la Perrasie sains et saufs, vous entendez ? Vous…
Richard fit un bref signe de main. Casse-brique tordit le cou de Shiels qui tomba au sol comme une poupée de chiffon.
— Soldats, la suite va être très simple. Je ne souhaite pas de victime inutile, et je ne cherche que le meilleur pour l’Arthon. Si vous avez servi Shiels pendant aussi longtemps que moi, vous savez que ce qui vient de se produire est dans l’intérêt de nous tous. Alors ceux qui n’ont rien vu, mise à part une audacieuse attaque de pirates perrasiens, vous pouvez rejoindre vos amis derrière.
Parmi les hommes qui étaient restés fidèles à Shiels, une bonne moitié recula derrière les arbalétriers qui les tenaient en joue.
— Pour les autres, j’admire votre loyauté, et déplore que vous ayez choisi de la placer aussi mal. Vos familles seront prévenues.
Les arbalètes décochèrent en même temps, et les derniers hommes qui se tenaient au milieu du quai s’effondrèrent.
Richard fit signe au pont de la caravelle, et les passerelles furent levées pour se préparer à un départ immédiat. L’un des prisonniers perrasiens, qui n’était autre que Demusete, se pencha au-dessus du bastingage.
— Vous ne venez pas avec nous, Richard ?
— J’ai encore à faire ici, mon jeune ami ! Nous nous reverrons peut-être, je l’espère ! Passez le bonjour à la comtesse de ma part ! Ne craignez rien, vous êtes entre de bonnes mains ! L’équipage de la Seiche d’argent sont les meilleurs marins que je connaisse ! Ils vous amèneront à bon port à n’en pas douter !
Un Perrasien lui fit signe depuis le pont.
— Vous passerez le bonjour au capitaine Dreemur ! lui cria Richard en réponse à son geste amical.
Ainsi la caravelle quitta le port dans le silence, et Richard et Ardan disparurent dans la brume. Lorsque les gardes arrivèrent enfin, ils trouvèrent les survivants de l’escadron de Shiels traumatisés par une brutale attaque pirate, dont le récit fut corroboré par la sergente Le Goff, décorée de multiples fois pour ses nombreux hauts-faits d’arme, prise dans l’attaque alors qu’elle visitait la ville à l’occasion d’une permission exceptionnelle.
Discrètement, l’un des hommes de Shiels, qui avait servi sous ses ordres à l’époque où Richard était encore parmi eux, et qui se faisait une joie de le revoir, demanda à la sergente s’il allait revenir.
— Qui sait, soldat, qui sait, tant que sa vadrouille n’est pas terminée…
