Ysmaël le Corbeau

De WikiGargillon


Les informations issues de personnages sont recueillies des mémoires, journaux, et interviews auprès de personnes fiables. Ces informations ne peuvent être prises à elles seules comme une réalité historique.
Ysmaël
Nom de naissance : Ysmaël
Alias :
Naissance : Non Communiqué
Statut : En vie
Activité(s) principale(s) : Diplomate, gouverneur

Histoire d'Ysmaël (soumise par le joueur)

Trois nouvelles cicatrices

« Croa ! C’est le dernier ! »

...Le corps de Neker gît maintenant sur le sol de la tente centrale. Le putsch pour me renverser a échoué. Je n’ose pas regarder son cadavre. Je viens de tuer celui que je considérais comme mon frère. Voilà des mois que je recherchais le traître de ma tribu. Travaillant en secret pour le clan Sil’me, il était là en permanence à mes côtés. Tapi et sournois, et me soufflant sans cesse d’être moins virulent et d’accepter de me soumettre aux Valduriens.

Je suis le seul survivant de cette attaque, d’autres traîtres vont venir. Comment pourrai-je accepter de courber l’échine face aux assassins de mon ancêtre Ak’mar ? Le pacte de Torv-Nibtira est une vaste supercherie. Nos Terres diminuent de plus en plus à mesure que la Capitale naine s’agrandit. Un pacte de paix ? Alors pourquoi aucun d’entre nous ne fait partie du Conseil du Roi Nain ? Nous n’avons le pouvoir en rien !

Dernier descendant des Tam’ir, seul et sans allié, je n’ai d’autre choix que de m’exiler... Mais…je n’oublie pas. La rancune a les dents acérées.

« Croa ! Tôt ou tard, ils devront payer… »

Trois. C’est le nombre de scarifications que je vais devoir rajouter sur mon bras. Bien que je trouve cette vieille tradition désuète, ces cicatrices me rappellent tous les jours, les sacrifices que j’ai dû faire au nom de la Liberté.


Une longue retraite

… Cela fait maintenant une dizaine d’année que je me suis éloigné des miens. Bien loin des miettes que daignent-nous laisser les autres peuples. La Rage a été un puissant moteur pour bâtir une hutte confortable. Si dans les premiers mois de cette retraite forcée, la Colère et l’Injustice coulaient dans mes veines, je me suis rendu vite compte que la Solitude m’a permis de me retrouver avec moi-même et de me fortifier.

« Croa ! Sois plus réfléchi, moins prompt à la Haine. »

Aucune nouvelle cicatrice n’a fait son apparition sur mon bras. Ma hache de combat est maintenant accroché au dessus de l’âtre, souvenir des combats passés. Niché à l’orée d’un bois et avec la douce musique permanente de l’écoulement d’un ruisseau, j’aspire à une vie simple et tranquille. Cette vie d’ermite a visiblement pansé mes rancunes et mes longues séances de méditation m’ont rapproché de la Nature. Je suis en Paix.

« Croa ! Le Destin aime se jouer de nous. »


L’Appel de Kahn-Brava

C’était la première journée ensoleillée depuis des jours. Les tempêtes semblent plus fréquentes et surtout plus violentes ces temps-ci. Alors que je faisais le point sur les dégâts que la dernière tempête avait causé, un cavalier arriva en trombe jusqu’à moi. Malgré des années de paix, instinctivement, je me tenais sur mes gardes, prêt à bondir et à me défendre à la moindre menace.

« Croa ! Tu n’as rien perdu de tes réflexes. »

L’homme s’avérait être Jerald, un jeune coursier envoyé par un Général Arthonnien du nom de Témérion. Celui-ci transportait une missive. Je décollais le sceau et commençais à lire le message. Le Général demande une trêve entre tous les Peuples, grâce à l’Appel de Kahn-Brava ; il y a d’après lui des étrangetés et de nombreux mystères hors de sa portée. Il craint que les hauts-rangs de la hiérarchie Arthonnienne soient infiltrés par quelque puissance obscure.

« Croa ! Sors de ton isolement. »

Le moment est peut-être venu pour moi d’avancer sur l’échiquier des grands du Pouvoir. Cela tombe bien, le prochain solstice est dans deux jours.

« Croa ! Allons-y pas à pas, un pion après l’autre ! »


Le nouveau Gardien de Guern-Hal’i

Première destination ; Guern Hal’i, le berceau sacré de nos ancêtres. C’est ici que je trouverai l’ensemble des hommes-bêtes, se réunissant à chaque Solstice. Si je veux retrouver ma position d’antan, je ne peux pas y arriver seul, je dois faire entendre raison à l’ensemble de notre peuple.

« Croa ! Le moment est venu de les surprendre ! »

Mon arrivée a été des plus théâtrales. Je suis intervenu en toute fin de cérémonie, alors qu’une fois de plus, allait être élu un membre du Clan Sil’me ; avec toujours comme objectif de servir d’intermédiaire avec le royaume Nain. Cela en était trop, toute la Haine que j’avais enfoui ressortait dans un discours enflammé. Ces longues années de méditation ont le mérite de m’avoir enseigné la Patience. J’arrive maintenant à faire passer mes idées avec tacts.

« Croa ! D’un traître, le corbeau ne veut pas ! »

Afin de contrer le pacte de Torv-Nibtira, je propose de ne plus subir les décisions des autres races et de devenir enfin nos propres Maîtres en entérinant le pacte des sauvages : nous allons rejoindre nos frères Orcs et leurs amis qui comme nous subissent depuis trop longtemps les soi-disant races évoluées ! Personne ne nous dictera plus notre conduite ! Nous ferons valoir nos droits en tant que peuple libre !

« Croa ! Corbeau noir, sombre orateur ! »

C’est avec ces quelques idées simples que je suis devenu le nouveau Gardien de Guern-Hal’i.

Les adorateurs de Nibtira le Rouge-gorge étaient abasourdis d’un tel changement. Aucun d’entre eux n’avait senti le vent tourner. Et à me voir sourire, mes ennemis d’hier tressaillent, car ils comprennent que je suis de retour.

« Croa ! Les corbeaux ne vont pas avec les pies ! »


De sombres murmures

Voilà trop longtemps que nous sommes isolés... Considéré par tous comme un peuple sauvage... L’Appel de Kahn-Brava a été entendu et je ne resterai pas cloîtré dans ces terres. Fort de ma nouvelle position, je compte bien aller écouter ce que ce maudit Général Témérion a à me dire...et découvrir de mes propres yeux cette soi-disant civilisation humaine.

« Croa ! Les corbeaux volent là où est la charogne. »

Ne craignez pas d'avancer lentement, craignez seulement de rester sur place...Voilà ce que je ressasse jour après jour à ceux qui ont choisi de me suivre. Il ne reste plus qu'à espérer qu’une majorité d’hommes-bêtes et de peaux-vertes se rallient à ma cause…

…De toute façon, je ne suis jamais seul...

...Ce maudit Corbeau est toujours dans les parages !

« Croa ! Il n’y a pas d’héroïsme sans cicatrices ! »

Background soumis par le joueur d'Ysmaël


(Nouvelle) contrepartie Ulule 2021

 Avertissement : langage grossier 

Ysmaël a été désigné porte-parole des hommes-bêtes lors du dernier Guern Hal’i, rassemblement biennal des tribus de la Réserve lors du solstice. Voulant donner une portée diplomatique à son peuple, il a soutenu la déclaration de guerre de l’Empire Nain et de la Fédération de Bragorn envers l’Arthon, engageant les hommes-bêtes mais aussi leurs alliés, les orcs des terres du sud. L’action se situe un peu plus d’un mois plus tard, sur le front arthonnien de l’ouest, partagé par les Nains de l’Empire et les forces unies des Terres Libres.

Je marche à travers l’avant-poste, l’air préoccupé. Les corbeaux tournent au-dessus du camp, depuis ce matin. La première offensive ne s’est pas bien passée, et la réunion à venir s’annonce chargée. Un homme-bête me rattrape pour marcher à mes côtés. Il s’agit de Ralkan, l’un des chefs qui a accepté de me suivre dans la guerre. Un brave gars, Ralkan. Ma décision de rejoindre le conflit arthonnien est loin d’avoir faite l’unanimité, à la Réserve. Beaucoup se sont désengagés ; pas lui. Son clan est l’un des plus puissants, je suis heureux qu’il soit là. Il est populaire, charismatique, fédérateur. J’ai besoin de gens comme lui pour asseoir ma légitimité.

— Ysmaël ! Qu’est-ce que tu vas leur dire ?

Je me retourne vers lui.

— Qu’est-ce que tu veux que je leur dise ? C’est aux Nains d’assumer ce qui s’est passé. Nous, on est là pour aider. Ce bourbier, c’est le leur, pas le mien.

— Non Ysmaël. Je t’ai suivi parce que tu m’as promis une guerre facile et rapide. Si ça continue comme ce matin, on va tous mourir ici.

Je lui mets la main sur l’épaule.

— Je ferais tout pour que le plus des nôtres rentrent sain et saufs, c’est mon premier objectif, crois-moi. Je ne laisserai pas le massacre de ce matin se répéter.

— J’espère que tu dis vrai. Mes hommes ne sont pas prêts à mourir ici, certainement pas pour des Nains, et j’en ai déjà trop perdu.

Je décroche l’amulette que je porte autour du cou, et je la passe autour du sien.

— Cette amulette porte la bénédiction d’Akmar le Rouge. Je te la donne pour que tu te rappelles que son esprit est à tes côtés, comme aux miens. Nous sommes ici pour le salut de notre peuple, ne l’oublie pas. Nous serons plus forts que les Arthonniens, plus rusés que les Nains, et nous quitterons cette guerre, vivants et victorieux, dans moins d’un mois, je te le promets.

— Pour mon salut comme pour le tien, prions que tu aies raison. Je t’ai défendu, à la Réserve, quand tu as annoncé la guerre, mais si nous ne revenons pas la tête haute, je ne pourrais plus rien faire pour toi…

Je lui rends une franche accolade amicale pour le remercier, et je passe seul à l’intérieur de la tente de commandement pour m’asseoir à la table de réunion avec les autres.

Tout le monde est là, assis autour de cette nappe rudimentaire, l’air grave et les yeux fuyants. Des regards en chien de faïence partout, et tous les bras sont croisés ou appuyés lourdement sur la table. Dans la tente, pas un bruit, si ce n’est ceux du dehors, ces corbeaux qui croassent toujours plus, et puis ce pan de l’entrée qui ballotte à chaque courant d’air. On fait de beaux alliés, tiens ! À croire qu’on a besoin que l’émissaire Arthonnien se pointe pour que l’atmosphère se détende. Un sacré fiasco, cette offensive. On avait l’orgueil du nombre, mais les bougres étaient préparés. Deux ans qu’ils s’attendent à se faire cueillir, les Arthonniens. Deux ans que leur armée s’est rodée à la guerre. Une chaîne logistique impeccable, des soldats compétents et organisés... On avait l’air de quoi, nous autres, incapables de nous mettre d’accord. Les Nains sont têtus et trop sûr d’eux ; les tribus sous mes ordres ne m’écoutent qu’une fois sur deux... Moi, ça m’est égal. J’ai honoré ma part du marché : mes troupes sont ici, comme promis. J’ai rien de spécial contre les Arthonniens. Leur chef, le Grand Ministre, certes, c’est un sacré sale type. Ça me dérangerait pas de voir sa tête sur une pique, à ce guignol. Du reste, si je suis là, c’est pour faire bonne figure.

Je ne connais pas tout le monde autour de la table. Il y a Hector, le jeune prince des De Vulqat, une grande famille de l’Empire Nain. Il tire la tronche, comme les autres. C’est à dire qu’on cherche tous un responsable. Quelqu’un doit assumer la responsabilité de la branlée qu’on s’est prise, c’est comme ça. Les chefs de guerre… Ils ont trop d’ego, trop de fierté à faire valoir, personne ne fera le premier pas. Je comprends ça bien : je sais que mes gars étaient les premiers à être aux fraises. Il faut les comprendre, la guerre comme ça : une ligne de front, des soldats en armures, des batailles rangées dans des champs dégagés, ils ont jamais vu. Chez nous, on se fout pas sur la gueule comme des barbares, à se foncer dans le gras en courant en ligne droite jusqu’à ce que l’un des côtés s’enfuie ou se fasse piétiner parce qu’il s’est trop enfoncé dans la boue pour y arriver. Putain de peuples « civilisés », je vous jure… C’est sûr que mes pauvres tribaux, ils sont perdus, ici. Je sais bien tout ça, et pourtant, jamais je ne l’admettrai. Les hommes-bêtes doivent se montrer forts et dignes de confiance. Hors de question qu’on soit le bouc émissaire de cette histoire.

En face de moi, les petits yeux noirs et perçants de Loksir de Vulqat, un seigneur de guerre de l’Artagne venu épauler Hector, me sondent avec dédain. Une teigne, ce gars. Il lui ressemble un peu, à Hector, au détail qu’il a pas la moitié de son intelligence ni le quart de son capital sympathie. Il me soupire au visage à travers sa barbe broussailleuse.

— Si c’était pour un cirque pareil, vous auriez mieux fait de rester dans vos taudis. C’est la guerre, ici, pas un défilé de bêtes de foire.

Je haussai un sourcil. Des bêtes de foire. Le petit gars aime jouer avec le feu, j’ai déjà fait rouler des têtes pour moins que ça. J’allais me lever, renverser la table de réunion et saisir le courtaud par la ridicule rondelle qui lui tenait office de cou. Je l’aurais soulevé du sol, le serrant juste assez fort, juste assez longtemps pour voir ses joues grasses s’empourprer, ses yeux s’exorbiter et l’écume venir mousser au coin de sa bouche, parce qu’on insultait pas mon peuple ainsi, certainement pas en ma présence. Mais j’ai vu Hector, du coin de l’œil, qui me faisait signe de garder mon calme. Je lui dois bien ça, il a intercédé en ma faveur pour faire reconnaître l’indépendance de la Réserve. Je me contente alors de lui sourire et de lui répondre d’un calme maîtrisé :

— Vous avez raison, ce n’est pas un défilé de bêtes de foire, et heureusement pour vous : on y refuse les enfants de moins de quatre pieds de haut.

Loksir rougit de colère, presque autant que si je l’avais réellement étranglé. Se moquer de la taille d’un Nain. C’était bas, tout autant que de comparer un homme-bête à un animal curieux. Voilà où en était réduit le niveau de nos discussions. À ce stade, ne valait-il pas mieux d’en venir directement aux poings ? Je me pose encore la question : dans ce genre de circonstances, le langage me semble être un outil de communication bien plus grossier. Le nain enrage, se lève de sa chaise, les mains posées sur la table et le corps penché en avant.

— Lève-toi un peu et répète-moi ça en face, pour voir, fulmine-t-il.

— Je ne vais pas me lever alors que vous êtes assis, ce ne serait pas correct.

À mon grand plaisir, il se montre confus par ma remarque, et se sent obligé de préciser :

— Mais je ne suis pas assis, je n’attends que toi ! À moins que les gens de ton espèce aient de trop grandes difficultés à se tenir sur leurs pattes arrières.

Je me lève alors avec toute la nonchalance que je pouvais feindre, pour ajouter d’un ton désinvolte en le surplombant de toute ma taille :

— Oh, mais c’est vrai que vous êtes debout. Navré, je n’avais pas vu pas la différence.

J’entends Hector soupirer de dépit. Je ne le regarde pas, trop occupé à soutenir le regard mauvais du chef de guerre Nain. Les autres autour de la table n’interviennent pas, de peur que l’altercation n’évolue en une bagarre incontrôlable. Certains dorment ici, ce soir, et nous n’avons pas de tente de commandement de rechange. Et puis : quel exemple pour les soldats, dehors, dont le moral est déjà au plus bas ! Personne n’a intérêt à mettre de l’huile sur le feu. À part peut-être moi : j’ai passé trop de temps à jouer les mielleux pour les intérêts des miens, et je ne verrais pas d’un mauvais œil une occasion de me dérouiller les poings. Dehors, encore les corbeaux. On les entend de plus en plus proches, il me semble. Un soldat entre dans la tente et marque un mouvement de recul, comme heurté physiquement par le nuage orageux qui semble crépiter au-dessus de nos têtes. Il reprend cependant rapidement sa contenance.

— L’émissaire Arthonnien est arrivé, nous dit-il timidement.

Hector répond par un signe, on laisse entrer l’Arthonnien, Loksir et moi nous rasseyons. Le type a de l’allure : un chevalier, dans une belle armure qui ne brille plus. Elle a beaucoup servi, et elle est bien entretenue : c’est comme ça qu’une armure devient belle. Il avance, il tire une chaise lui-même, il s’y vautre, il souffle un coup. Il s’est faufilé dans le nuage comme si c’était rien, à l’aise. Il retire son casque, il nous regarde.

— Merci d’avoir accepté une entrevue d’égal à égal, entama Hector. Je réprime un ricanement. D’égal à égal. Ce n’est pas comme des égaux que le chevalier nous dévisage; son regard porte toute la consternation de l’adulte qui peine à appréhender combien son môme avait dû être stupide pour lui pondre une connerie pareille. On est douze, il est seul, et c’est lui qui est en position de force. Il a beau être au beau milieu du camp ennemi, il est chez lui. Si nous sommes là, c’est seulement parce qu’il le veut bien. Il n’avait pas encore dit un mot, mais c’était déjà limpide pour presque tout le monde. Presque. Loksir avait de la vapeur qui lui sortait des oreilles. Je l’avais enragé comme un chien stupide, et il s’apprêtait à aboyer sur la mauvaise personne.

— Dites, je vous dérange ? C’est un honneur qu’on vous fait de vous recevoir, vous pourriez montrer un peu de respect. Vous êtes chez l’ennemi, ici, vous devriez nous craindre. Le chevalier lui rend une œillade curieuse et extrêmement calme.

— J’ai toujours eu un grand respect pour votre peuple, sire, lui dit-il. Mais ? A-t-on envie d’ajouter. Il ne poursuit pourtant pas sa déclaration, nous laissant tirer nos propres conclusions quant à l’insulte que dissimulait son compliment. Au lieu de cela, il sort son épée, il la jette sur la table.

— Voilà. Commente-t-il. Vous savez ce que je viens de faire ? Loksir tente de dissimuler sa confusion, c’est visible. S’il s’agit d’une coutume arthonnienne symbolique, il ne la connaît pas. Le chevalier le libère de sa gêne et poursuit :

— Je suis le capitaine Jonas Elwindor, et je viens de sortir mon épée à l’est du Dragon de Pierre, pour la deuxième fois seulement en vingt ans de carrière. La première fois, c’était tout à l’heure, sur le champ de bataille, quand pour répondre à votre petite incursion on m’a appelé en renfort. Vous voyez mon épée ? Regardez mon épée !

Il la pointe du doigt avec insistance. Elle est à l’image de son armure. De bonne qualité, elle a été aiguisée tant de fois que le fil en est devenu légèrement concave. On peut y voir tout du long des dents, des accrocs trop profonds pour avoir été complètement récupérés à la meule. Le pommeau était taché, à plusieurs endroits : le cuir était imbibé de sang et de sueur.

— J’aimerais vous dire que cette épée est celle sur laquelle j’ai juré de protéger mon peuple, mais j’en ai cassé tellement depuis mes vœux qu’il faudra passer outre. Qu’importe, car cette épée, comme toutes celles que j’ai porté avant elle, n’a qu’un seul but : affronter les créatures horribles qui se terrent de l’autre côté de ce mur.

Il pointe derrière lui, à travers l’épaisse toile de tente, dans la direction approximative du Dragon de Pierre.

— Vingt ans qu’avec mes hommes on affronte l’enfer, pour la tranquillité des nôtres, mais aussi des vôtres, habitants de l’Empire. Vingt ans contre des monstres de parfois presque trois mètres de haut ; des carapaces plus dures que vos armures, des griffes plus acérées que vos meilleures lames, rusés, discrets, perfides comme personne, le tout dans un des environnements les plus hostiles du continent. Un seul de ces monstres peut mettre en pièce un régiment entraîné, et ils sont capables d’organiser des battues à plus de cinquante. Voilà ce que je crains, messire Nain, et certainement pas vous. Je devrais voir votre présence ici sur nos terres comme une offense ; ce n’est pas le cas, car vous n’êtes pas mes ennemis. Ce que je vois comme une offense, c’est que vous m’ayez contraint d’avoir depuis ce matin le sang des vôtres sur ma lame. Ce que je vois comme une offense, c’est de devoir être ici à parlementer pour des enfantillages fratricides alors que le Dragon de Pierre est déjà exsangue.

— Vous admettez que vous êtes faibles, alors, ajoute Loksir, fier de lui, qui ne comprend décidément rien à rien.

— Ne confondez pas lassitude et faiblesse, messire Nain, lui répondit-il avec un regard d’acier. Oui, mes hommes sont fatigués, épuisés même, je n’ai pas peur de le dire. Oui, mes hommes n’ont pas envie de se battre, certainement pas contre vous. Sont-ils faibles pour autant ? Commettez une seconde fois l’erreur de le penser, je vous en prie. Nous sommes habitués au pire, ici. Ce serait triste d’en arriver là, mais vous ne prendrez pas un pouce de terres autour de notre muraille, dussiez-vous y investir toutes vos ressources militaires. Même au bord de l’épuisement, un de mes hommes en vaut dix des vôtres. Au regard de leur quotidien, un jour passé à vous affronter, c’est un jour de repos.

C’était donc ça, le secret de la farouche résistance du front de l’ouest ! L’armée Arthonnienne était allée dépêcher les vétérans du Dragon de Pierre. C’était une très mauvaise nouvelle : puisqu’ils étaient réputés pour n’avoir que des relations assez distantes avec le reste de l’armée, l’on pensait, peut-être assez naïvement, qu’ils seraient restés à l’écart du conflit pour garder leurs positions. L’Arthon était une bête sauvage acculée, et il était idiot de croire qu’elle ne sortirait pas bec, ongles, dents et griffes pour se défendre. Je dois l’admettre, j’ai un respect bien plus grand pour ce chevalier ennemi que pour les trois quarts de mes soi-disant alliés.

— Nous n’avons rien contre vous et votre mission, fier chevalier, tente de rattraper le Prince Hector. Restez sur le Dragon de Pierre et aucun mal ne vous sera fait. Nous pourrions même assurer votre ravitaillement et vous aider à tenir face aux Karaxxides.

— Vous voulez qu’on se rende gentiment complice de votre marche sur notre pays ? Demanda Jonas, incrédule. Hector hésita, et hocha la tête.

— Oui, c’est précisément ce que je vous demande. Comme vous l’avez dit, votre mission est trop importante pour perdre du temps à nous affronter. Laissez-nous gérer nos conflits politiques, et nous vous aiderons à gérer les vôtres. Avec les moyens et la technologie de l’Empire, les défenses du mur pourraient bien bénéficier et non pâtir de cette guerre. Le capitaine Elwindor se met à ricaner.

— Si seulement c’était si simple. Si vous aviez des hommes et des armes à nous filer pour nous aider, il fallait y penser avant de nous déclarer la guerre. Tout d’un coup, vous vous sentez responsables ? Le mur ne s’est pas bâti en un jour ; vous étiez où, avant ?

— Je… Faites-en ce que vous voulez, mais ma proposition est pourtant sincère, réfléchissez-y. Vous ne méritez pas de mourir pour vos dirigeants, ajoute tout de même Hector pour rester digne. Une main se pose bruyamment sur le dossier de chaise du capitaine Elwindor. Un homme était entré discrètement dans la tente pendant les discussions.

— Vous entendez, Capitaine ? Il est sincère, vous devriez y réfléchir, répète l’homme d’un ton grinçant. Le prince des Nains n’a qu’une parole, c’est bien connu.

Dans l’ombre, je ne pressentais que sa silhouette, mais j’aurais reconnu sa voix entre mille. Le baron Barracus de Vayn s’avance alors dans la lumière, vêtu simplement de son éternel veston porté ouvert, qui laissait apparaître son torse poilu. Il s’assoit en travers d’une chaise, étale ses jambes qu’il croise sur la table, et débouche une bouteille de vin pour se servir. Il lève son verre pour saluer les gens qu’il connaît.

— Salut, Hector. Salut Ysmaël. Salut aussi, tous les connards. Autour de la table, on s’échange des regards. Mais enfin, c’est qui, ce type ? Qui l’a laissé rentrer ?

— Je suis le baron Barracus de Vayn, et ne posez pas de questions auxquelles vous ne voulez pas avoir de réponse, répond le baron en se relevant de sa chaise pour déambuler dans la tente, faisant mine d’en inspecter les toiles, toujours son verre à la main. C’est pas mal, ici, poursuivit-il. Ça manque de quelques filles, d’alcool et de décorations cependant, si vous voulez mon avis. Il inspire bruyamment. Pouah ! Et puis, ça renifle ! Il faut aérer de temps en temps, vous baignez dans votre jus, les gars. Je me lève pour lui répondre.

— Qu’est-ce que tu veux, Barracus ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Il fait tourner son verre dans sa main, et regarde le vin s’y agiter, l’air pensif. Les corbeaux s’en donnent à cœur joie, dehors. Je les entends se voler dans les plumes.

— Oh, pas grand-chose, je passais dans la région, et je me suis dit que j’allais passer rendre visite à de vieux amis. Après tout, vous qui avez fait l’effort de vous déplacer, ça aurait été dommage de ne pas vous rendre la politesse, n’est-ce pas ?

— Tu le connais, Ysmaël ? Me demande un chef de guerre Nain.

— Il était à Kahn-Brava pour représenter les Arthonniens. C’est grâce à lui qu’on a pu récupérer le prince Jolyor sain et sauf, notamment.

Barracus secoue la tête en m’écoutant, un sourire démesuré lui déforme le visage.

— Ah, Ysmaël, mon cher Ysmaël. J’en ai vu, des belles putains dans ma vie, mais toi, tu es ma préférée. J’en ai vu, des salopes opportunistes, qui sucent à tous les râteliers, mais alors toi, tu en as fait un art de vivre... Alors c’est pour ces bande-froids que tu m’as trahi ? Dis-moi honnêtement, ça valait le coup ?

— Barracus, tu veux vraiment qu’on règle ça ici ?

— Ta gueule. Tu me fais pitié. Je pensais que t’avais des couilles. Il se tourne vers le reste de l’auditoire et me pointe du doigt en sortant un document froissé.

— Ce torchon porte la jolie signature de votre camarade. Vous savez ce que c’est ? Un pacte de non-agression, un putain de pacte de non-agression ! Il lui a pas fallu plus que de se rendre compte qu’il était tout seul de notre côté pour aller se ranger gentiment avec les autres quelques heures après avoir signé. Tous des gros lâches, tous autant que vous êtes ! Pour s’allier avec des Nains, en plus ! Les mêmes qui persécutent son peuple depuis des centaines d’années. Putain, vous me faites gerber.

Il roule le traité que j’avais ratifié, il l’enflamme avec une bougie, et il s’en sert pour pour allumer sa pipe, puis il le jette derrière lui pour le laisser finir de brûler sur le sol.

— J’ai fait ce qu’il fallait pour assurer l’avenir de mon peuple, lui répondis-je. J’étais prêt à accepter ses insultes. Je n’avais rien contre Barracus, et sa colère était légitime. Ce parjure, que j’avais fait en connaissance de cause, m’en avait coûté.

Il éclate de rire, et disparaît un instant dans les épaisses volutes de fumée de sa pipe.

— T’as vendu ton peuple et ses terres aux enchères, voilà ce que t’as fait ! Pendant que t’es là, à te branler en groupe avec tes nouveaux potes Nains, qu’est-ce que tu crois qu’ils font, là-bas, maintenant que la Réserve n’est plus protégée ? Les chercheurs d’or de Valdur, la Guilde des marchands, tout le monde ! J’en entends parler jusqu’au port de Mesphota : un trésor, y’a qu’à se baisser pour se servir !

— Mon peuple est capable de se défendre face aux envahisseurs. Que les chercheurs d’or viennent, ils seront bien accueillis. Barracus marque une pause, incrédule.

— C’est ça que tu ne comprends pas, chérie. Ils sont déjà chez toi, et tu n’es pas là pour les accueillir. Tu es ici, forcé de mener une guerre qui ne te concerne pas, pendant que tes terres se font piller. Personne ne se bougera le cul pour les défendre à ta place, t’as saisi, ça ? Tu peux tourner ça comme tu veux, tu t’es fait enculer sur toute la ligne.

— Ça suffit, Barracus, intercéda Hector. Je suis reconnaissant de ce que tu as fait pour Jolyor, mais le cadre de cette guerre te dépasse, n’en fais pas une affaire personnelle.

— Au contraire, mon Prince, au contraire… Contrairement à vous, j’habite ici, cette guerre semble me concerner tout à fait personnellement. Vous avez voulu baiser Barracus de Vayn, assumez, maintenant. Vous savez pourtant bien que je ne suis pas du genre à ignorer ce genre d’avances.

Des menaces. Cette fois, il va trop loin. Ça, je ne peux pas le laisser passer.

— Pour ce que ça vaut, je t’apprécie, Barracus. Mais mets toi en travers de ma route et ce sera ta dernière erreur, grondé-je, les poings serrés.

Il souffle du nez. Dehors, j’entends le bruit des corbeaux qui s’amplifie encore. Je ne les ai jamais entendu aussi excités. Il se passe quelque chose.

— Alors ça y est ? Ysmaël le Corbeau montre enfin son vrai visage plein de plumes ? Soit. Fais de ton mieux, vas-y, je t’en prie. Hâte de voir ce que tu me réserves, ne me déçois pas.

— Ne sois pas ridicule. Tu viens ici nous insulter, seul et sans arme, au beau milieu de notre camp. Si j’étais toi, je descendrais d’un ton.

Barracus prend un air offusqué et s’approche du capitaine pour lui passer un bras au-dessus de l’épaule.

— C’est pas vrai, je ne suis pas tout seul. Regarde : il y a ce brave Jonas.

— Ne me mêle pas à ça, Barracus, je t’en prie, réponds le capitaine Elwindor en se désengageant de l’étreinte du baron, qui hausse les épaules et se dirige vers l’entrée de la tente.

— Et puis… il y a tous ceux-là !

D’un coup sec, il arrache le pan de l’entrée. Tout le monde se lève d’un coup. La fumée de la pipe de Barracus avait dissimulé l’odeur de brûlé, mais le camp était en feu. Les gardes en poste gisaient dans leur sang, égorgés, et les autres soldats avaient dû être assassinés dans leurs tentes. Je reconnais certains de mes hommes, montés sur des grands pals dressés à la va-vite, le mot «TRAÎTRE» gravé en lettre de sang sur leur poitrine. Au milieu de ce chaos, des hommes en armures noires, dont le plastron était simplement orné de la couronne d’or arthonnienne, nous dévisagent avec cruauté, perchés sur leurs chevaux. Barracus penche la tête en arrière pour finir d’un trait son verre de vin et le jette pour qu’il se brise sur le sol avant de rejoindre les cavaliers et de se hisser derrière l’un d’eux.

— Bienvenue en Arthon, Ysmaël ! J’espère que tu profites bien du paysage ! Il est offert avec les compliments de l’Escadron des Cendres ! Raille-t-il d’un ton vengeur avant de disparaître dans un nuage de poussière : l’Escadron prenait la fuite au galop.

Le capitaine Elwindor a l’air aussi désemparé que nous. Les flammes du camp se reflètent dans ses yeux alors qu’il balaie du regard les sinistres trophées de l’Escadron des Cendres qui jonchent ses ruines.

— C’est criminel… Ce n’est pas comme ça que l’on fait la guerre, ou alors on ne vaut pas mieux que les monstres de l’autre côté du mur, marmonne-t-il. Prince Hector ? Je vais réfléchir à votre proposition.

Je les laisse discuter. Je m’approche de l’un des malheureux empalés, les dents serrées. C’était de là que venait le bruit des corbeaux : ils lui arrachent déjà le visage, attirés par la proie facile. Ils lui picorent les yeux, ils essaient de faire passer leur bec pointu au travers des grandes lettres de sang. Sous la volée de jais, je ne le reconnais pas tout de suite, puis je vois briller un instant son amulette, au creux de son cou, juste au dessus du mot TRAÎTRE.

Ralkan.


Cyan Malherbe, 2022

(Nouvelle) contrepartie Ulule 2023

 Avertissement : langage grossier 
 Cette nouvelle dévoile certains éléments de l'intrigue du Grandeur Nature "Des Murmures au Dragon de pierre". 

Le texte suivant constitue une transcription des notes prises par Ysmaël, relatant son passage derrière la frontière Arthonnienne pendant la guerre de 1138, alors qu’il eut décidé de répondre à l’appel du capitaine Jonas Elwindor à renforcer les effectifs de la caserne de la Goutte d’or, sur la muraille du Dragon de pierre, sans regard sur l’allégeance des volontaires (voir la première nouvelle d’Ysmaël)

26 mars 1138 : premier jour à la Goutte d’or : matin

Ça y est : les gonds grincent, ça s’ouvre, c’est du chêne lourd, fatigué. Ça traîne par terre, ça fait des ornières. Un type marche vers nous, sergent Machin, gesticule pour nous guider. Avec moi, il y a du tout, surtout du n’importe quoi. Je vois des yeux fuyants, ils prennent des notes dans leur tête. Ils ont pas le regard vide des soudards. Il y a de l’arnaque dans l’air, c’est sûr : ces bonzes sont pas là pour la messe. Au mur, c’est le capitaine Jonas qui nous accueille. Il m’a reconnu ? Pas sûr. Un gars bien, Jonas, un peu idéaliste sur les bords, mais intègre, compétent. Un Arthonnien, pourtant. Comme quoi… Les recrues, il y a à boire et à manger (pour la cantine, par contre, on repassera). J’en ai repéré deux trois qui filent droit : pas d’embrouille, on pourrait s’entendre. Des Arthonniens, surtout. Il y a des Hommes-bêtes, viennent droit du front, mais pas de mes gars sûrs. Un duo, inséparable, un Varan et une Tortue. Une tribu isolée, du fond de la réserve. Des arriérés qui vivent dans le passé. Je sais pas ce qu’ils foutent là, je me méfie. Ils pourraient faire une connerie. J’ai pas besoin de ça.

Tout de suite, je tiens la jambe au capitaine. Je suis pas connu pour perdre mon temps, surtout quand on peut me dégager dans la seconde. Je comprends toujours pas qu’ils m’aient laissé entrer, je vais pas m’en plaindre. Il a un bureau sobre, le capitaine. C’est bon signe. Au camp Nain, je flairai les pourris rien qu’à leur literie. On voit vite qui est là pour la guerre ou pour se faire mousser. J’y vais franco, je dis ce que j’en pense, la guerre et les magouilles, ce que je trouve au gouvernement de son foutu pays. Le bagout du corbeau, mais à la charge, à coups d’épaule : j’emprunte au buffle, faut ce qu’il faut. On est pas là pour jouer aux soldats de plomb, échanger quelques fermes, faire bouger les lignes pour donner du boulot aux cartographes et rentrer chez nous. Il y a plus grave, je le sais, je l’ai vu. Faut qu’il soit avec moi. Les sacs au pouvoir veulent la faire à l’envers à tout le monde, on est dans le même bateau. Mes ennemis, c’est pas les Arthonniens. Ça l’a jamais été. Et Barracus ? Un malentendu, Barracus. Un putain de malentendu. J’ai la haine, sûr, mais de Barracus ? Pas tant. On se ressemble. Pas idiot pour deux sous, à tirer où il faut, quand il faut. Le stress me rend grossier, c’est comme s’il parlait dans ma tête, ça m’énerve. Il m’a marqué, le Barracus. Je veux pas y penser, pas maintenant. Je suis pas là pour ça. Le capitaine sait de quoi je parle, il a les gros bonnets dans le nez : je serai pas là, sinon. Il fait plus confiance à un ramassis de traîne-savates qu’à des officiels, c’est dire. Lui n’a qu’un seul ennemi : la jungle. Il me l’a déjà dit, il le répète. Je prêche un convaincu. Tant mieux, il me faut au moins ça. Je suis pas le seul à le travailler au corps : une nana, une magotte du genre explosive, venu tout droit de la capitale arthonnienne. Thalma d’Anividriss : le nom me fait tiquer, mais elle est pas avec le Ministre. Elle aussi, elle essaie d’y voir clair, se pose des questions – les bonnes, celles que j’aime entendre. Elle a de la gueule et de la prestance, un sacré bout de femme. Elle en jette, je vais pas mentir. Elle le presse, Jonas, plus fort que moi. Elle a la niaque, elle serait prête à retourner toutes les pierres du fort pour piger ce bordel. Alors ils leur cachent des trucs même à la capitale, aux gens corrects ? Elle sait rien, c’est bon signe. C’est des gens comme elle qu’il faut, qui sont pas dans la boucle des magouilleurs. Des gens bien, quoi. De Jonas, y a pas grand-chose à tirer de plus : c’est la merde. Pas de moyens, une négligence criminelle, du sabotage même : c’est à croire que le Ministre veut qu’il tombe, ce putain de mur. Je lui ai dit, à Jonas : un gars comme lui a rien à faire au service de ces tocards. Qu’il vienne, avec ses hommes, et qu’on réfléchisse à un moyen de gérer ce bourbier entre gens sensés. Mais il bouge pas, impossible. Chevillé à sa loyauté à la con. Enfin, je vais pas jurer. Je respecte, je respecte…


26 mars 1138 : premier jour à la Goutte d’or : début d’après-midi

Je sors. J’en ai plein la tête. Je regarde en l’air : pas un corbeau, rien. Je suis seul. Ici, pas de toit, pas de ciel non plus. La caserne est comme effondrée. On est sous éboulis, des corps dans un tertre : si Jonas reste, c’est un fantôme de plus. Sous-capitaine Gueule-fort braille un entraînement dans la cour. Il y croit, le bougre. Ça gesticule, gling gling, il pue la rouille et la sueur. On va le suivre, ben tiens. Je les vois, tous, à faire bonne figure. Ça aligne les pompes pour lui faire plaisir. C’est quelque chose, de les voir en rang d’oignon… pour se fondre parmi les soldats, pensent-ils. Y a pas un soldat au drille, les vrais sont occupés ailleurs, à porter des caisses ou à enterrer leurs potes. J’approche Thalma. Elle a fini de causer. On fait connaissance, proprement. La sœur de Mélimar : je me disais bien que son nom sonnait connu : c’est la sœur de l’autre embrouilleur qui était venu foutre en l’air le camp de Barracus, là-bas en Tamendil. Un chien du ministre, lui, de la pire espèce. Elle s’en défend, elle voit plus son frère, ses vieux non plus. La famille d’Anividriss, c’est des loyalistes jusqu’au fond du caveau, tout pour la Couronne. Elle, c’est le rayon de soleil qui chauffe la crypte, un brin chauvine aussi, ça je peux comprendre, mais aucun respect pour le Ministre et ses méthodes de dégénéré. Bref, le mouton blanc de la famille. À l’entendre parler, ça prendrait des allures de coup d’État, son histoire. Faut dire, elle a du grade, c’est pas n’importe qui. La seule à toiser Jonas sans faiblir. Elle me plaît de plus en plus. De la jugeote à en revendre, juste ce qu’il faut de finesse… sacrément jolie, par-dessus le marché. Elle revient au problème de la caserne : les grands plans oui, l’urgence d’abord : on inspecte le bâti, c’est pas beau à voir. C’est ce que je disais : rien à sauver. Ça croule sous la porte, le mortier fout le camp. Thalma se débine pas, elle prend les choses en main : les artisans bossent, les gratte-papier gâchent de l’encre. C’est éteindre un feu de forêt en crachant, pas le choix. L’Arthon s’en fout, le mur va tomber, il tombe déjà. Alors on pallie, on colmate. Faut bien que quelqu’un s’en charge. On a un gars pour ça, un type au poil, un certain Gregor, embauché comme forgeron. Il sait tout faire, il nous rassure : en quelques heures, c’est réglé. Un genre de mafieux, à mon avis. Bah, c’est encore eux qui bossent le mieux. Ça me laisse du temps. Je dois trouver des alliés. J’oublie pas le front. Si je la joue finement, je peux renverser la guerre. Y a des gars qui ont des caravanes, faut que je me renseigne. Ils laissent traîner des sacrés stocks d’armes, ici. Un soutien logistique subventionné par l’Arthon, ça serait cocasse.

26 mars 1138 : premier jour à la Goutte d’or: fin d’après-midi

J’ai fini par y croire, ça a pas duré : tout part en vrille. Le trou a percé, un bestiau est passé, un insecte taille humaine, des griffes comme des faux, perce l’armure comme du papier. Ça a foutu une raclée à la garnison. Un petit, d’après Jonas. C’est qu’il doit être jeune, le trou est pas si gros. Il s’est tiré dans les anciennes fortifications. Ça se barricade, faut défendre le fortin. Mais faut trouver l’animal, aussi. Qui va se dévouer ? Bonne question. S’il s’enfuit à l’intérieur des terres, bonjour le chaos. Et Gregor, alors ? Il est mort, Grégor, les tripes à l’air au fond d’un tunnel, son sang en fresque sur les murs. Fallait que ça tombe sur lui. Qu’est-ce qu’il foutait là, loin de sa forge ? Je retrouve Zeiss, ce bon vieux Zeiss. Qu’est-ce que je suis content qu’il soit là. Il s’est équipé, il est prêt pour la jungle : il est venu pour ça, je le vois dans ses yeux, il est là pour en faire des rondelles, de la sauterelle. Il a été blessé dans la cour, pas méchamment. Il en redemande. Pas chauffé, pour autant. C’est pas une tête brûlée, le Zeiss : une détermination froide, calculée. Le serpent lui va bien, c’est sûr. Il sait ce qu’on attaque, pas de risques inutiles.Pour moi il est comme mon bras droit. Lui, il veut rester dans la jungle. C’est les insectes, la menace, même rengaine que Jonas. La guerre, très peu pour lui. Ils ont pas tort, mais c’est pas avec de la bonne volonté et une demi-douzaine d’épées qu’on va régler le problème. Un tueur de monstre, le Zeiss. C’est qu’il est pote des Elfes noirs, c’est sa tribu, presque. Ils en ont fait rentrer trois depuis la jungle, ce matin. Ils les ont foutus en taule, ça a gueulé, maintenant ils promènent. Y a comme un motif, à croire qu’il suffit de se plaindre : c’est comme leur vague histoire de quarantaine, personne la respecte. C’est vrai, y a des gens malades, m’est avis que c’est surtout la tambouille qui passe pas. Les Elfes noirs, je sais pas ce que j’en pense. Ils ont montré patte blanche, à Tamendil, mais ça reste louche, leur histoire. Ils jouent pas franc jeu sur ce qu’ils cherchent. Je pense qu’ils sont sympas surtout parce qu’ils ont pas le choix. Leur histoire de conscience collective, de magie symbiotique, ça me parle moyen. Le Ministre trafiquait avec cette magie, on m’a prévenu à Tamendil. Ça se distille, ce truc, un liquide noir épais du genre qui inspire confiance comme il faut. Fallait bien que ça sorte de la jungle en premier lieu, m’étonnerait qu’ils aient pas trempé dans tout ça. Ça pue la contrebande dans tous les murs. Des officiels nous traînent autour, des gars de l’Escadron, ceux-là même qui ont foutu le feu à mon camp. Ils savent qui je suis, ils veulent ma peau. Heureusement, Jonas me couvre, ils ont pas la cote à la caserne. Sont forcés de jouer serré, eux aussi. Ça va ferrailler sec à coups de nerfs, on verra bien qui se débine. C’était tendu déjà, mais la mort du Gregor ça fait tout escalader. Ça cause de meurtre, je suis d’accord : pas bien net, cette histoire. Manquerait plus qu’on m’accuse, tiens. L’autopsie tranche : c’est bien la bestiole qui l’a explosé. Ouais, enfin, la médecin qu’a officié, c’est la Tortue que je surveille en coin d’œil depuis mon arrivée, et je vois le Varan qui se fait oublier dans un coin. Pas de contre-expertise, pas le temps. Je garde mes soupçons pour moi. Manquerait plus que même mes Hommes-bêtes me tombent dessus.

26 mars 1138 : premier jour à la Goutte d’or, nuit

J’ai mes contacts, enfin. Un type qui bosse pour les Deliwen, des pontes de la mafia d’Atthalos. Je vais pas mettre son nom ici, on sait jamais qui pourrait tomber dessus. Lui, il est là pour la contrebande, faire sortir de la came de la jungle. Tout est interdit, alors tout vaut cher, c’est mécanique. Un bon allié, lui : seul problème, ses caravanes touchent pas la frontière. Y a que les mecs payés par l’armée qui passent le front. Si je veux sortir des armes d’ici et les apporter à mes gars, il faut un intermédiaire qui puissent passer le blocus. Ça tombe bien, j’en ai trouvé un : Galmardo, il s’appelle, il a une patte folle, on l’entend venir, tac… tac , des bagouzes aux doigts, en serre sur un pommeau de canne en argent. L’armée lui mange dans la main. Un sale type, il fait de l’argent sur la guerre, ça le dérange pas d’un poil. Pile ce qu’il me faut : un gars honnête aurait pas trahi l’armée pour un peu d’argent. On négocie sec, c’est encourageant. Il fera le relais à la frontière, récupérera les marchandises pour passer le cordon, et il laissera tout un peu plus loin, dans une cache pour mes hommes. Un pro, ça se voit. Pas d’hésitation, rien. Il a pas peur de se faire choper, il s’inquiète pas le moins du monde, il connaît son affaire. Autrement, la bête court toujours, plusieurs attaques depuis le soir, pour l’instant rien de dramatique. Zeiss tourne en rond comme un fauve en cage. Ça s’agite, au fort. Ils sont allés enfermer l’Escadron, ça j’en reviens pas. Délit de sale gueule, bien fait. C’est le protocole, qu’ils ont eu le culot de leur sortir. Cette histoire de quarantaine, encore. À croire qu’elle toucherait que les fouineurs, leur maladie. Enfin, ils ont fini par se tirer, aidés par des assassins, ils ont zigouillé les gardes au passage. J’aimerais mieux plus être dans les parages quand ils vont revenir avec la cavalerie. Ils vont mal la digérer, celle-là, et j’ai déjà donné, merci bien. En attendant, ça m’arrange, j’ai champ libre. Je furète, j’ai mis tout ce qu’il fallait de côté, du matériel, des armes. L’intendance, c’est un gruyère, ils ont trop à faire, j’en profite. Il faut pas bien plus de temps. Demain, les caravanes partent, moi avec. Tout ce qui me reste à faire, c’est convaincre ces têtes de mules de venir avec moi. Jonas, Thalma, Zeiss, pourquoi je m’entiche des pires têtus ? Un trait que j’aime bien, faut croire, comme si j’étais pareil, tiens. Ce qu’on ferait si on pouvait bosser ensemble. Je repense à Hector aussi. Le seul Nain que je peux saquer de ce côté de la frontière, si seulement il était là… Enfin, cette nuit, je dors d’un œil, main au pommeau. Ça se regarde en chien de faïence. Je suis pas le seul à me méfier.


27 mars 1138 : deuxième jour à la Goutte d’or, matin

Encore des attaques, la nuit. Le monstre a tapé dans les réserves, des insurgés Perrasiens se sont fait chopés, morts en fuyant dans la jungle. Les médecins sont sur les rotules. Les stocks médicaux sont vides, ça soigne n’importe comment, ils pourraient frotter de la poussière sur leurs plaies, ça serait pareil. La fièvre monte, un peu partout. Ils commencent à se dire qu’ils vont peut-être tous crever ici. L’escadron est revenu, il a lancé un ultimatum par-dessus les barricades. Ils se sont fait envoyés chier. Mauvais plan, ça, sont capables de revenir avec de l’artillerie – Même pas ! Si je m’y attendais, ils négocient ! Ils cherchent plus la menace, ils apportent leur aide, ils avalent la couleuvre sans rechigner. Ils ont un début de solution, pour le bestiau, ils se rendent indispensables. Faut croire que même eux veulent pas qu’il tombe, ce mur. Je les laisse s’organiser. Ça parle de monter une expédition. Je retourne voir Thalma, je tente ma chance, encore. Je sens qu’il me reste plus beaucoup de temps. Elle hésite. Je suis à deux doigts, je le sais. Mais non, elle veut pas laisser tomber son pays. Le gouvernement corrompu, c’est une chose, mais hors de question qu’elle laisse ses terres aux mains grasses des Nains et son peuple au joug des Elfes. Je te jure, elle et Jonas, les mêmes. Je les comprends, c’est bien le pire, finalement c’est les mêmes soucis que par chez moi, n’empêche que ça m’emmerde, quel dommage… Ça nous empêche pas de coopérer comme il faut, heureusement qu’elle est là. Elle est pas seule, une alchimiste l’accompagne, Greta de Grisemarche. J’ai déjà fait connaissance, la veille. Une fille bien, elle aussi. Sacrément compétente. Elle bosse sur la magie de la jungle, et aussi sur cette maladie, qui se répand toujours, elle travaille sur un médium pour rendre l’antidote reproductible, un truc du genre. C’est du sérieux, finalement, ce gros rhume. La morsure d’un rongeur de la jungle qu’a dégénérée, on avait besoin de ça, tiens. Enfin, elle trouvera une solution avec les toubibs, je suis sûr. J’en apprends un peu plus sur le « sang » de Karaxx, ce truc noir qu’a l’air d’être à l’origine de tout ce bordel. Une magie comme une autre, d’après l’alchimiste. Beaucoup de potentiel, elle est à ça de la dompter. Dangereuse, oui, le feu l’est aussi – dépend ce qu’on en fait. Je me méfie tout de même. J’en ai trop vu pour baisser ma garde. On s’est rendu de solides services, en deux jours. L’urgence aidant, on en est venu à vraiment se faire confiance, ça fait du bien de pouvoir compter sur des gens. Je crois qu’elles m’aiment bien, aussi. J’ai su me montrer fiable. Je fais mes derniers préparatifs. La caravane des Deliwen est prête à partir, Galmardo a envoyé ses ordres. J’aide aux enquêtes, au fort. Je m’implique, l’air de rien. Le fantôme de l’ancien capitaine, Chavreau, est sur toutes les lèvres. Un trauma partagé, pour sûr. Sont plusieurs à le chercher, Jonas le premier, mais c’est un autre type qui retient mon attention. Encore une fois, je peux pas dire son nom, trop risqué, faudrait pas lui causer souci. Une histoire d’amulette, que le vieux capitaine aurait emportée avec lui quand on l’a perdu dans la jungle. Un truc important, du genre relique magique. Il en sait un rayon, le type. Je pose deux trois questions, je creuse un peu. Il a une théorie farfelue, mais en s’y penchant, c’est pas si bête. Les Karaxxides c’étaient des Hommes, avant. Peuvent pas se reproduire eux-mêmes, ils transforment. Il pense que celui qui s’est planqué dans le fort, c’est l’ancien capitaine. Il me dit de rien dire : faudrait pas qu’on lui barbote le collier si le monstre l’a toujours au cou. Si ce n’est que ça, il a ma parole. Je lui demande quand même pourquoi il y tient autant, à ce bibelot. Une histoire de famille, qu’il me dit. Son ancêtre dans le médaillon, rien que ça ! J’ai déjà vu ça : de la magie dans une pierre, c’est un dragon enfermé. Le type descend d’un dragon ! On leur fait la guerre depuis Tamendil, aux draconides, ils ont rien demandé, ils existent et c’est déjà trop. Que ce soit les Elfes, les Nains, les Hommes, c’est bien le seul truc sur lequel ils sont tous d’accord : on laisse pas des dragons traîner, ça fait désordre, paraît-il. Bah, Zeiss c’est bien un Homme-serpent, alors un Homme-dragon, je vois pas bien la différence. Des ailes et de la magie en plus, certes, pour ce que j’en ai à faire. Moi ce que je vois, c’est un type qui a la tête sur les épaules, de la puissance à exploiter et comme moi grand besoin d’alliés. Il peut compter sur moi, un prêté pour un rendu, son secret est bien gardé. Si je dégotte le médaillon, il est pour lui.

Ça gueule depuis la cantine, une canne en argent mord la poussière : Galmardo qui tombe à genoux, il se tient la gorge, il a les yeux qui sortent des trous. Il s’étrangle, ça mousse rose au coin des lèvres, du poison, ça saute aux yeux. C’est triste à voir : personne bouge. Détesté jusqu’au bout, Galmardo. Même les Jean-chevalier, les justiciers, les preux, les Palamède, les Tancrède, ceux que j’ai repéré, qui portent l’armure correctement, des gars bien pas comme tous ces fumistes infiltrés (je vous vois), ils mouftent pas, ils ont plus l’énergie. Ils finissent leur verre, l’air vide, ils le regardent tomber face à terre, c’est minable. Ils sont déjà avec le Karaxxide, dans leur tête. Ils savent que ça magouille dans tous les sens sur le mur, ils ont plus le contrôle (s’ils l’ont déjà eu). Ils cherchent plus à faire bonne figure. Ils se concentrent sur leur mission. Faut protéger les civils, faut arrêter le monstre. La justice, l’autorité martiale, ça attendra. « Qu’ils règlent leurs comptes et qu’ils fassent pas chier » C’est ça que le silence de mort gueule dans la cantine. Un toubib soupire, et se lève pour aller voir : il est mort. Personne n’est surpris, loué soit Valla et tutti quanti. Heureusement, j’ai déjà passé mon contrat. Ça aurait été emmerdant, tiens.

Le Varan me chope dans un couloir du fort. C’est urgent, qu’il me dit. Ça y est, il joue franc-jeu. C’est lui qu’a refroidi Gregor, hier. J’en étais sûr. Il cherche du soutien. Il cherche à être rassuré, surtout. Il perd pied. Faut que le mur tombe, qu’il me dit. C’est la nature qui reprend ses droits, la fin de cette civilisation corrompue. Ouais, sauf que les Karaxxides, c’est pas tellement naturel, je crois qu’il commence à piger. Ils ont misé sur le mauvais cheval, mais la Tortue persévère, plus fanatique que lui, il est tout seul, il est torturé entre son bon sens et sa loyauté. Il s’est retourné vers les Elfes noirs. Il a bu du sang de Karaxx, je parie. Maintenant il sait, qu’il me dit. Il a ouvert les yeux. Tu parles, allez, dégage, t’en as assez fait. J’hésite à le dénoncer. Il reste un des miens, et ça ramènera pas Gregor. Allez, encore un truc que je garde pour moi, ça commence à faire beaucoup. Je mets pas d’huile sur le feu, mais au besoin, j’ai des hectolitres en réserve.

27 mars 1138 : deuxième jour à la Goutte d’or, après-midi

Ça y est, c’est le moment. Ça a déjà trop traîné, on s’est encore fait attaquer ce matin par des bandits, ils ont bien failli tomber le fort à eux tout seul, c’est dire qu’on est fragile. Les chevaliers sont à bout, ils sont allés chercher l’animal au fond des vieux tunnels, Jonas en tête. Ils ont dû en jeter deux-trois dans ses pattes, pour que le gros rentre d’un seul morceau. Il leur a pondu un œuf le machin ! Soit j’ai pas tout compris, soit c’est pas normal du tout. Ça traîne pas : Jonas se pointe avec l’œuf, le file à un de ses hommes, il dégaine, ça crie dans les étages. Le truc est lâché dans les couloirs. Ça court dans tous les sens, je vois les grosses têtes, les alchimistes et compagnie, ils se font passer un truc sous le manteau. Ils ont monté une bombe, les futés. L’Escadron pivote vers les entrées, l’air de rien. Ils pensent déjà à la suite… Ils savent que j’ai buté leurs gars, à Tamendil. Ils vont pas me laisser filer, ils me voient venir. Je capte mon passeur, le mafieux. On va profiter du bordel, on aura pas de seconde chance. Le truc débarque dans la cour, Zeiss fait jouer de ses épées, les boucliers volent, les tabards se strient en rouge, on le pousse quand même au réfectoire. RECULEZ ! Que ça gueule. Boum ! Ça pète droit dans la cantine, ça ressort par les fenêtres, de la chitine et du sang noir en shrapnel, ça sent la mouche cuite. Un bout du casque et les bras arrachés, le bestiau retombe en fumant. Je vois un truc briller autour du cou. Le draconide sort de nulle part, l’arrache et le fourre dans sa poche, ni vu ni connu. Je croise son regard, on échange un hochement de tête, il file par-derrière. Allez bonne chance, l’ami, tu me revaudras ça plus tard. Il avait raison depuis le début, le bougre. Je ne sais pas s’ils se rendent compte qu’ils ont dynamité leur vieux chef, les chevaliers. Pas le temps de souffler, je cours aux caravanes. Je suis pas le seul à prendre le large : l’armée arrive, et il y en a un paquet qui veulent être loin quand elle fera le tri. Ça fuit de tous les côtés, pire qu’un taudis d’Atthalos. Je convaincs qui je peux, au fort. Des soldats qui veulent déserter, pas le moment de radiner, je mets les gros sous sur la table, de quoi refaire sa vie à Valdur. Je trouve preneur, la plupart en peuvent plus, ils veulent tenter leur chance. Le brave Palamède refuse. Jonas, Thalma, Greta, les meilleurs restent aussi, ils changeront plus d’avis. Des nouvelles du front sont tombés, les Elfes font le siège à Slugart, ils veulent défendre. Ils abandonneront pas les leurs. J’ai la goutte à l’œil, surtout pour Thalma. La prochaine fois que je la verrais, elle sera sûrement en face, fait chier. Ah, ça, je les chambre bien, les chevaliers et leurs valeurs à la noix, mais je dois dire, ils ont du cœur et des tripes, ils font pas semblant pour rouler des mécaniques en armure, ça force le respect. Palamède me file un carré de tissu jaune et noir, il l’a plié, quelle classe. Son tabard, rien que ça, que j’aie une chance de passer la frontière. Ça aussi, je retiendrai. Des braves, tous ces gens, des braves. Un merci, ça pèse pas lourd, je ferai mieux quand je pourrai, promis. L’Escadron rôde, Thalma leur file une œillade qui ferait reculer une statue. Zeiss me rejoint. Alors il vient, finalement ? Non. Pour l’escorte, il me dit. Il rentre à la jungle, après, il oublie pas sa mission. Lui aussi, il a vu ce qui se tramait. On est pas discret, L’Escadron est parti devant, à cheval. Ça va pas se faire en douceur, ce passage. La caravane part. On est une bonne quinzaine. Ça sert les doigts sur les armes, ça rentre les épaules. Ça va cogner dur. Derrière nous, l’armée arrive au fort, on a à peine eu le temps de prendre la route du sud. Jonas va s’en sortir, il a des arguments. Finalement, on peut dire ce qu’on veut des infiltrés, sans ses renforts de misère pris chez l’ennemi et ailleurs, le mur serait tombé, à l’heure qu’il est. Je retire ce que j’ai dit. C’est pas un idéaliste, le Jonas. Les traîtres, il les a vu venir. Cynique, le calcul : il connaît la jungle, il savait ce qu’il faisait. Ceux qui ricanaient, moi le premier, genre bonne poire, le capitaine, ils ont l’air fin, tiens. C’est lui qui se servait d’eux depuis le début. La jungle s’en fout des allégeances – prends donc cette pique et défends-toi. Faut survivre, c’est tout, le reste attendra.

Ça y est, un dernier cahot, la diligence passe une butte : Une ligne entière, derrière, l’Escadron en tête, ça nous tombe dessus – la marchandise ! Je gueule des ordres, faut pas que ça se perde, j’ai pas fait ça pour rien. C’est un bain de sang, ça se charge avec une haine, j’ai jamais vu ça. L’énergie du désespoir, tout le monde est à bout, ça se jette dessus, s’empale au bouclier, ça mange des épées, lame et phalanges en salade. Le sergent de l’Escadron fait tout pour nous tomber, il a les yeux qui brillent pâles. C’était lui, le pote des gars de Tamendil. C’est personnel, je vois bien. J’ai commis l’affront de trop, c’est lui ou moi. Ça ferraille dur, je perds pied. Je grogne, j’ai le sang qui retombe, un coup de froid sous les côtes. Un surin près du foie, dans le dos. Je prends une mornifle au gant de fer, je vois tout blanc, je remonte ma lame dans le menton du gars qui m’a pris en traître, je reviens sur le chevalier, trop tard, son coup déjà armé, je vais le prendre dans la jugulaire. Il tombe d’un genou, tout surpris. Le tendon sectionné, slash, Zeiss qui sort de nulle part. C’est un artiste, le Zeiss. Ça défend bien, en face, mais ça suffit pas. L’épée longue prise entre ses deux crocs, il le balade, deux trois échanges, c’est réglé, les deux lames en ciseau et c’est la tête qui saute, le corps retombe dans la boue, rideau. Il saigne aussi, le Zeiss, une vilaine plaie à la jambe. C’est du dos à dos, on a plus de souffle. Ils ont mis le gros des caisses sur une charrette, on couvre la suite. Ça tombe de tous les côtés. Le gars qui pousse se fait descendre, on le venge. Ça tombe encore, on se vide par cinq endroits. Le calme revient d’un coup. L’adrénaline descend et la douleur monte. On est plus que deux, avec Zeiss. Sont tous morts, un massacre. Je prends Zeiss dans mes bras. Une dette de plus, je pleure presque, mais je suis à sec. On déchire des bandages de fortune, on rafistole, faut bien que ça tienne, on se fait des adieux d’éclopés, gorge serrée. Sacré Zeiss, qui repart au nord comme de rien, boitant à peine. J’ai le tabard de Palamède, je pousse la charrette. J’ai mon texte : seul survivant de l’embuscade d’un commando ennemi, matériel en provenance du fort. Je trouve les hommes de Galmardo, et je file en douce par les champs, jusqu’à retrouver mon côté de la ligne.


28 mars 1138, après-midi

Je suis passé. Les hommes de Galmardo étaient bien là, ils ont embarqué tout le matos. Je me suis tiré à la nuit tombée, j’ai manqué de me faire descendre par des arquebuses naines, de l’autre côté. Ils ont dû faire lever Hector pour qu’on me laisse rentrer. Ils se sont pas améliorés, les Nains. Ça me regarde encore plus mal qu’à mon départ. Officiellement, j’étais en mission d’espionnage, ils se disent surtout que j’en ai profité pour pactiser avec l’ennemi. N’ont pas tellement tort, ces idiots. Le lendemain, j’ai pris quelques hommes pour aller faire un tour à la cache convenue, à l’abri du guet arthonnien qui surveille le front. Le vieux chêne, la butte cassée, tout y est, on fait le tour, on soulève une pierre plate. J’ai mon sang qui fait un bond. Pas de caisse, un grand trou bien vide. Un petit mot et une pièce, c’est tout. Je froisse le papier et je le balance, la rage. Je serre les poings, je souffle un coup. Je vais le ramasser, je le défroisse. Faut bien le lire.

La compagnie Galmardo Briard et associés vous remercie de votre confiance et du don généreux de vos équipements, et vous prie d’accepter ce présent en guise de compensation.

Quel infâme pourri de merde, bouffi de vers avant la tombe ! J’aurais dû lui presser sa canne jusqu’au fond de ses naseaux, à lui faire sortir le cerveau par les oreilles ! Je l’entends à rire gras sur son oreiller de terre, les racines le chatouillent, il a rien gagné, il se marre, il m’a truandé c’est ce qui compte ! Je l’étranglerais moi-même s’il était pas déjà crevé ! À deux doigts de lancer la pièce plein ciel, ça se paie le luxe de provoquer, en plus. Je m’arrête : elle est pas commune, cette pièce. Assez grosse, tout en or je crois bien, un profil de dragon tatoué sur les deux joues.

Cyan Malherbe, 2024