Giléon Aenar

De WikiGargillon


Les informations issues de personnages sont recueillies des mémoires, journaux, et interviews auprès de personnes fiables. Ces informations ne peuvent être prises à elles seules comme une réalité historique.
Giléon Aenar
Nom de naissance :
Alias : Gil, Giléan
Naissance : Non Communiqué
Statut : En vie
Activité(s) principale(s) : Chronomancien

Généralités

Giléon, souvent appelé Gil dans la trame des jeux de rôle, est un chronomancien Perrasien ayant joué un rôle important dans les événements de la guerre de 1136. C'est le meilleur ami de Salmir Saladjinn.

Mentions


(Nouvelle) contrepartie Ulule 2021

Cette histoire se déroule dans la ligne temporelle des romans, qui diverge de celle des jeux de rôle et des événements Grandeur Nature. Néanmoins, elle se déroule à une époque où cette divergence n'est pas encore notable. On peut donc considérer les événements qu'elle décrit comme similaires à ceux qu'aurait vécu le Gil présent dans la trame des jeux de rôles et événements Grandeur Nature.

 Attention : bien que n’étant volontairement pas contextualisée ou datée, cette nouvelle contient des informations qui pourraient divulguer certains éléments de l’intrigue du cycle Chroniques d’une famille de héros, étant donné qu’elle partage la même ligne temporelle. 

Giléon est un jeune Perrasien qui a grandi à Trost, dans une famille d’artisan. S’il sera connu plus tard pour ses prouesses en chronomancie, il a pourtant connu des débuts assez humbles.


— Giléon, n’oublie pas de me rapporter la cire, cette fois !

Giléon répondit à la volée et claqua la porte derrière lui. Comme toutes les semaines, ses parents cordonniers étaient débordés et c’était à lui que revenait la lourde tâche de faire le marché. Ce n’était pas pour lui déplaire : les rues de Trost étaient agréables à cette époque de l’année et cela lui donnait une excuse pour passer du temps avec ses amis.

Le marché s’étendait sur les rives du lac Seuth et les reflets des étals colorés donnaient aux vaguelettes qui se jetaient sur la rive de belles teintes irisées. Malgré le matin encore jeune, il y avait déjà de nombreuses voiles qui papillonnaient sur le grand disque azur, et l’on entendait d’ici les cris exotiques des animaux du grand parc des îles d’Orielle, qui foisonnaient comme toujours de leur gerbe de verdure, comme un bouquet au milieu des flots. Il en dardait un élégant stolon de pierre : l’unique pont qui menait à la tour du conseil, sur l’île suivante, et qui toisait tout le lac de sa hauteur.

Giléon salua l’aimable apiculteur qui fournissait son père, et lui acheta un tonnelet de cire en lui donnant les nouvelles de sa famille que la politesse exigeait. Il eut un petit pot de miel en cadeau : « sur un bon pain de seigle, tu verras, y’a pas mieux ! », lui avait-il conseillé avec un clin d’œil complice. C’était un autre des avantages à faire les courses pour ses parents.

— Hé, Gil !

Il tourna la tête. Kurt et Johann, ses amis d’enfance, lui faisaient de grands signes un peu plus loin. Il fourra le tonnelet dans son sac de toile et courut les rejoindre. Ils avaient pris l’habitude de se retrouver ici, au pied de la fontaine Davert, les jours où ils n’étaient pas en cours. Pièce centrale d’une coquette petite place, elle marquait la jonction entre le quartier marchand des quais et la vieille ville, que l’on appelait aussi le quartier des mages. Il n’y avait rien qui ressemblait à ce quartier sur tout l’île du Garg. C’était le fief des mages créationnistes qui s’étaient succédés des générations durant. Voulant chaque fois marquer leur passage avec plus de mégalomanie, ils avaient utilisé la magie pour défier les lois de l’architecture. On y trouvait des centaines de tours bigarrées, boursoufflées, tarabiscotées : plus elles semblaient impossibles, plus elles étaient réussies. S’efforçant de trouver leur chemin en se faufilant entre toutes ces créations loufoques et monumentales, les ruelles étaient en comparaison bien étriquées, formant un dédale de ponts et de passages sinueux. Elles étaient encombrées en permanence par des universitaires pressés, des libraires aux bras chargés et de savants plongés dans leurs pensées. Si l’on suivait les déplacements de tous ces gens, on se rendait compte de l’attraction magnétique qu’exerçait le centre névralgique du quartier, la tête du calamar où prenait source tout ce tentaculaire réseau : l’immense académie de Trost, véritable temple du savoir et de la magie, où étaient formés parmi les plus grands mages de l’île. Les concours d’entrées étaient ouverts à tous, mais extrêmement sélectifs, et, dans la ville où la concentration de mages était la plus élevée du monde, la concurrence était rude.

— Cette fois, j’le sens, c’est la bonne !

Kurt était le plus vieux de la bande. Il était rentré à l’académie des artilleurs il y avait deux ans, mais retentait chaque semestre le concours pour entrer en magie.

— Ça ne te plaît plus, artilleur ?

— Si, si, c’est super, mais ça vend pas du rêve, tu vois ? Les mages, ils ont la côte, c’est eux qui chopent les filles ! Pas vrai, Gil ?

Giléon ne répondit pas. Son attention avait été captée ailleurs.

Kurt comprit vite que son ami ne l’écoutait plus, et suivit son regard pour identifier ce qui lui avait volé la vedette. Une jeune fille au visage doux et aux cheveux roux et bouclés venait de traverser une passerelle un peu plus loin. Elle portait l’uniforme de l’académie de magie : une robe bleue nuit doublée d’un jaune chaud. Johann et Kurt s’échangèrent un regard entendu. Alors c’était elle, la rouquine avec laquelle ils leur rabâchaient les oreilles depuis des semaines ?

— Bah alors, qu’est-ce que t’attends ?

— Que j’attends quoi ?

— C’est pas vrai ! Vas-y, va la voir ! Pour une fois que tu la croises !

Giléon s’empourpra.

— Dans la rue, comme ça ? Tu es fou ! Je vais lui faire peur, c’est tout !

— Si t’avais le sourire moins crispé, aussi ! Comme veux-tu t’y prendre, autrement ?

— Je ne sais pas, mais pas comme ça.

— Tu n’as qu’à tenter ta chance à l’académie de magie ! Elle a l’air d’être en première année, avec seulement un semestre d’écart, vous pourriez avoir des cours en commun. T’es balèze en classe, toi, tu pourrais avoir tes chances ! Proposa Johann.

Giléon s’assit sur un rebord de fenêtre en faisant la moue.

— Non, les mages n’ont pas le droit de posséder de commerces, et l’affaire de mes parents marche bien. Il faut bien que je puisse prendre leur succession.

— T’as pas l’air super motivé ! Ironisa Johann.

— C’est pas une question de motivation, mais de responsabilité.

Kurt croisa les bras.

— De toute façon, même pour un semestre d’écart, une étudiante ne sortira jamais avec un gars plus bleu qu’elle dans son cursus. C’est la dure loi tacite des relations à l’académie… Mais alors…

Son visage s’était illuminé, ce qui, quand on connaissait un peu Kurt, était rarement bon signe. Il commença à déambuler lentement, levant l’index en le secouant légèrement comme s’il animait une conférence.

— S’il ne peut être un vrai étudiant… Alors il n’a qu’a faire semblant d’en être un ! Et quitte à mentir, il a aucune raison de dire qu’il débute ! Ça fait une pierre deux coups !

— Je ne pense pas que…

Kurt saisit Giléon par les épaules.

— Quoi ? Que ce soit une bonne idée ? Qu’est-ce que tu risques ? Te faire virer de l’académie ? C’est pas comme si tu comptais y mettre les pieds un jour de toute manière. Tu voulais avoir l’occasion de l’aborder, je te l’offre sur un plateau ! C’est nous qui prenons des risques, ici, pas toi !

Johann haussa un sourcil, mécontent de se faire ainsi inclure dans l’équation sans avoir eu son mot à dire, mais n’ajouta rien.

Giléon était d’abord hésitant, mais Kurt savait se montrer persuasif. De plus, il avait toujours voulu voir l’intérieur de l’académie. Ils s’appliquèrent alors à voler trois uniformes laissés à sécher sur le rebord d’une fenêtre, puis, une fois changés, ils se dirigèrent vers l’entrée de l’académie.

Le portail en imposait : construit sur une base de pierre blanche, il se voyait cerclé d’un métal bleuté qui s’enroulait autour de ses piliers comme du lierre, jusqu’à soutenir la grande arche, entièrement vitrée, qui servait également de passerelle entre les deux ailes qui encadraient l’entrée. L’assurance de Kurt suffit à les faire passer : en ce début de semestre, les gardiens étaient loin de connaître encore toutes les nouvelles têtes.

Une fois le premier portail traversé, l’on arrivait dans la cour : un grand octogone de verdure qui donnait l’accès aux différents bâtiments de l’académie. Au centre des jardins, une haute tour dont la base, penchée à quarante-cinq degrés, était soutenue à bout de bras par une immense statue de bronze qui représentait un homme voûté, grimaçant sous l’effort. Au-dessus d’elle, la tour devenait droite et sa flèche surplombait le reste de l’académie : on trouvait à son sommet le bureau du directeur. Johann pointa du doigt la statue.

— C’est Stenham, l’assistant du fondateur de l’académie, expliqua-t-il, connaissant un peu l’académie de par son père qui était mage. Il ne savait pas faire de magie, mais il était très organisé, paraît-il. Le fondateur construit sa tour comme ça en son hommage. Regardez, on peut lire sur la plaque : « Pour Stenham, sans qui je ne pourrais garder les idées droites ». On a jamais su s’il était sérieux ou si c’était pour se moquer de lui, mais une chose est sûre : ça l’a rendu plus connu que lui !

Kurt n’était pas très sensible à ce genre de trivialité. Son regard balayait la zone, entièrement concentré sur son objectif.

— Là-bas ! Murmura-t-il en essayant de guider leur regard : la jeune fille rousse sortait tout juste d’un bâtiment, un gros livre plaqué contre la poitrine. Kurt poussa Gil en avant et s’éloigna avec Johann pour lui laisser le champ libre. Le cœur du jeune Giléon battait fort. Il n’était pas aussi à l’aise que Kurt pour ce genre de chose, et réticent à l’idée que sa première discussion avec elle soit basée sur un mensonge. Mais maintenant qu’il était là, cela ne rimait à rien de faire demi tour.

Il rassembla son courage et avança vers la jeune fille. Un autre garçon, un peu plus âgé que lui (il devait avoir entre seize et dix-huit ans), surgit de l’autre côté et l’aborda avant lui, lui passant un bras autour de l’épaule.

— Bah alors, on passe sans dire bonjour ?

La jeune fille lui retira le bras, agacée.

— Je t’ai déjà dit de me laisser tranquille, Franker.

Il siffla en regardant en loin avec insolence, plus amusé que décontenancé par sa réaction.

— Mauvaise réponse, encore une fois ! Allez, juste une bise, je t’en demande pas beaucoup !

La fille qui lui avait tourné le dos pour s’éloigner s’arrêta brusquement, comme retenue par des fils. Les jambes tremblantes, elle se retourna vers lui, le visage tendu. On pouvait y lire du dégoût, de la peur et de la douleur. Elle marcha vers lui lentement et erratiquement, comme si elle essayait de résister à ses propres pas. Giléon mit quelques secondes à réaliser ce qui se passait.

Ce salaud utilise sa magie pour la contraindre !

Sans réfléchir, il fonça vers lui, le pas décidé, et le poussa avec véhémence.

— Laisse-là tranquille, t’entends ?

Surpris, Franker tomba sur ses fesses et se releva, l’œil noir.

— De quoi tu te mêles, toi ? T’es nouveau ? J’ai jamais vu ta sale tête dans le coin.

— Je suis discret.

— Bah t’aurais dû le rester ! Ici, il faut apprendre à rester à ça place ! À genoux !

Avant qu’il n’ait eu le temps de réagir, il sentit une force impérieuse le ramener au sol. Ses genoux heurtèrent les graviers, et il était forcé de rester droit malgré la douleur. Du coin de l’œil, Giléon vit la jeune fille hésiter un instant, puis s’éloigner en courant. Il ne pouvait pas lui en vouloir, mais eut un petit pincement au cœur, sans savoir si sa déception venait de son occasion manquée ou du fait qu’elle n’avait pas essayé d’intervenir.

Franker la regarda partir en soupirant, contrarié, puis s’approcha de sa nouvelle victime, les mains dans les poches. Il frotta son pied contre le sol jusqu’à recouvrir sa chaussure de poussière et l’avança devant Giléon.

— Ici, on me doit le respect, t’entends ? Alors maintenant, tu vas être gentil, tu vas dire « pardon, Franker », et tu vas me lécher les bottes.

Giléon le regarda droit dans les yeux, les lèvres serrées. Il sentait cette même force le pousser en avant et essayer de lui faire tirer la langue. Il rassemblait toutes ses forces mentales pour y résister, au point où il voyait apparaître des flashs blancs devant ses yeux.

Franker se pencha vers lui pour lui répéter d’une voix insupportablement infantilisante :

— « Pardon… Franker. » Allez, je t’écoute.

Giléon pencha légèrement en avant, presque au point de toucher du visage la botte souillée, puis se redressa. Franker fronça les sourcils, et son regard trahit qu’il tentait de se concentrer davantage. Giléon avait d’abord été pris de court par cette force étrangère, mais plus la pression sur son esprit durait, et plus il arrivait à en cerner les contours, jusqu’à trouver un point de levier. Giléon se concentra toujours plus, jusqu’à ce que tout devienne noir autour de lui. Il posa lentement un pied sur le sol, puis l’autre, et se releva silencieusement en dépit de l’injonction, toisant Franker du regard.

— Qu’est-ce que… C’est impossible ! Bafouilla le télékinésiste, pris au dépourvu.

À défaut de savoir faire de la magie pour répliquer, Giléon serra le poing et cogna la brute en plein dans le nez, le faisant tomber à la renverse une seconde fois.

— T’approche plus d’elle, t’entends ? Le menaça-t-il, galvanisé par sa réussite alors que la brute se tenait le nez, qui commençait à dégouliner de sang.

Son court moment de gloire fut interrompu par un raclement de gorge. Un homme portant une élégante barbiche et un long costume noir les dévisageait d’un œil sévère.

— Dans mon bureau, tout de suite.

— Eh merde ! Grognèrent en cœur Kurt et Johann qui s’étaient cachés derrière une statue.

Après un sermon de circonstances, Franker fut autorisé à partir. Giléon tenta de se lever à suite, mais le professeur qui les avait convoqués l’en dissuada froidement.

— Non, pas toi. Nous n’en avons pas encore fini.

Giléon se rassit, peu rassuré, maudissant intérieurement Kurt et ses bonnes idées.

— Tu n’as aucune idée de qui je suis, n’est-ce pas ? Demanda le professeur.

Giléon baissa les yeux.

— Non, monsieur.

— C’est que tu n’es pas vraiment étudiant, n’est-ce pas ? Tu le saurais, sinon.

— Oui, monsieur.

— Je m’appelle Selifer Kalgeronne. Je suis maître conférencier ici à l’académie, et je siège également au conseil de Trost. Entre autres choses, c’est moi qui m’occupe des admissions et je me souviens de tous les étudiants que j’accepte. Tu n’es de toute évidence pas l’un d’entre eux.

— Je suis désolé, monsieur. Je vous assure, je voulais rien faire de mal, j’étais curieux, c’est tout.

— Ça, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment un non-mage a pu tenir tête à Franker, le deuxième meilleur télékinésiste de premier cycle.

— Je ne sais pas, j’ai juste…

— Viens avec moi, ordonna-t-il en se levant brusquement.

Il l’amena dans les tréfonds des couloirs jusqu’à une grande salle ronde. Un siège trônait seul en son centre, entouré d’un dôme de verre et de métal. Des cadrans aux inscriptions cryptiques et des aiguilles entouraient la structure, vraisemblablement des outils de mesure. Selifer le fit s’asseoir et lui expliqua :

— Ce dispositif est un dôme à résonance magique. Cela permet d’évaluer le potentiel d’un individu, à savoir la puissance magique que son esprit est capable de supporter. Ce n’est pas fiable à cent pour cent, mais c’est un bon indicateur.

Selifer poussa un levier et la structure se nimba de lumière et se mit à vibrer, doucement tout d’abord, puis de plus en plus intensément. Giléon sentait des radiations chaudes entrer et sortir de son corps par pulsations. Presque agréables dans un premier temps, ces pulsations se faisaient de plus en plus rapprochées et puissantes, et ils lui parurent rapidement lui cogner contre le crâne aussi fort que si elles avaient étés des coups de marteau. Les lumières autour de lui se faisaient changeantes et gagnaient en texture, devenant épaisses au point qu’il s’en sentait étouffé. Il avait l’impression que son crâne explosait en boucle. Il était sur le point de s’évanouir lorsque Selifer arrêta la machine. Il regardait avec de grands yeux l’aiguille osciller sur le cadran de laiton, incrédule.

— Il faut absolument que j’aie une discussion avec tes parents, souffla-t-il.


C’est ainsi qu’avec son pot de cire et beaucoup de retard, Giléon ramena à la cordonnerie Selifer, professeur émérite de l’académie et membre du conseil de Trost.

— Votre fils est né pour faire de la magie, avait-il annoncé sans détour. Il s’attendait à ce que les consciencieux artisans aient recourt à leur habituelle rhétorique petite bourgeoise de la prévalence de l’affaire familiale, il avait connu cette scène mille fois. Il continua alors sans leur laisser le temps de répondre.

— Si votre fils préfère passer sa vie à faire des chaussures, alors qu’il en soit ainsi, mais ne pensez-vous pas que ce soit à lui d’en décider ? Je ne vais pas entrer dans des technicités inutiles, mais sachez que nous ne voyons un mage avec son potentiel qu’une fois toute les décennies. Il serait dommage de laisser ce don se gâcher, ne pensez-vous pas ? Si ce n’est que la peur de mettre le futur économique de votre famille en difficulté, vous n’avez pas à vous en faire : avec l’éducation qu’il s’apprête à recevoir, il sera davantage à l’abri du besoin que le plus florissant des cordonniers. Je ne me serais pas déplacé si je ne pensais pas qu’il avait les capacités pour devenir un mage de premier ordre !

Il était vrai que les mages les plus compétents gagnaient très bien leur vie, le problème était que la plupart n’atteignait jamais ce niveau, et que les lois de Trost leur interdisaient de se mettre au commerce pour des raisons évidentes de concurrence déloyale, les condamnant à vivre chichement. Pour les parents de Giléon, si ce grand monsieur garantissait la réussite de leur fils, alors l’affaire était différente ! Quelle fierté pour une famille que de compter un mage de talent parmi ses enfants !

Du côté de Giléon, la nouvelle tombait comme un coup de massue. D’un naturel curieux, la magie l’avait toujours fasciné, mais en raison de ses obligations, il n’avait jamais osé considérer le fait de la pratiquer. Maintenant que l’opportunité se présentait à lui, il en avait la tête qui tournait.


Un mois plus tard, il retrouvait Kurt et Johann sur le bord de la fontaine Davert, son uniforme bleu nuit sur le dos. Les admissions tardives du second semestre étaient terminées : Johann avait fini par être accepté sur liste d’attente, et soupçonnait son père d’y être pour quelque chose. Kurt, lui, s’était malheureusement fait refusé pour la troisième fois.

« C’est mes profs en artillerie qui sabotent mon dossier, j’en suis sûr ! » avait-il commenté, résigné. « Je suis trop bon, ils ne veulent pas me laisser partir. »

Kurt les accompagna jusqu’au portail de l’académie, les salua et continua sa route vers l’école des artilleurs, plus haut dans la rue. Giléon et Johann le traversèrent avec révérence, officiellement, cette fois.

Johann donna un coup de coude à son ami. La jeune fille rousse passait près d’eux et leur avait adressé un bref regard.

— Huh ? Marmonna Giléon, l’air absent. Ah, oui, elle ! Heu, peut-être plus tard, là, je n’ai vraiment pas le temps.

Officiellement, sa rentrée était aujourd’hui, mais il devait d’abord retrouver Selifer à la salle d’entraînement, comme tous les jours depuis un mois. Il abandonna là Johann, décontenancé, et courut à son rendez-vous.

— Bien ! S’exclama Selifer aussitôt que son élève avait poussé la lourde porte de la salle. Tu es prêt pour réessayer ?

Giléon acquiesça. Il avait dû, comme tous les apprentis mages, choisir sa spécialité. Trost formait principalement en magie matérialiste, et, avec ses prédispositions, on aurait pu lui conseiller de devenir télékinésiste, qui en était la spécialité où excellaient les hauts potentiels. Cependant Selifer, qui l’avait pris sous son aile, lui avait soufflé une idée encore plus ambitieuse.

« Tu sais, le potentiel ne fait pas tout », lui avait-il dit. « Il y eu dans l’histoire de très grands mages qui avaient un potentiel assez faible. Non, le véritable intérêt d’un potentiel comme le tien, c’est qu’il permet d’ouvrir les portes de certaines magies trop gourmandes pour le mage moyen. Ces magies sont ingrates, difficiles, mais si tu en maîtrises une un jour alors là… le monde sera à tes pieds.

Ce que Selifer évoquait étaient les magies transcendantales, qui permettaient de plier la réalité à la volonté du mage. Bien connues des théoriciens, on en avait que peu d’exemples concrets : séduisantes sur le papier, elles se révélaient souvent peu pratiques et moins efficaces que d’autres magies plus simples. Les mettre en œuvre n’était pas aisé : il s’agissait ni plus ni moins de tordre à la simple force de son esprit des grandeurs physiques telles que l’espace, la gravité, ou encore…

Selifer avait piqué l’orgueil de Giléon, qui avait ce goût déraisonnable pour le défi. Il avait donc décidé de chercher à maîtriser la grandeur la plus indomptable de toutes : le temps.

C’était un pari risqué : le cursus de Trost était axé autour d’épreuves pratiques, et avec une discipline aussi complexe, il se condamnait à avoir de très mauvais résultats pendant un certain temps. C’est pourquoi Selifer lui avait dispensé pendant tout le mois dernier un cours théorique très dense, de sorte à ce qu’il prenne de l’avance et ait les bases pour comprendre le fonctionnement ardu de son art. Giléon s’était montré très assidu, apprenait très vite, mais n’avait pour le moment réussi à infléchir quoi que ce soit, et encore moins le cours du temps. Il connaissait pourtant par cœur et sur le bout des doigts toutes ses équations, y compris le complexe rapport de Furgénie sur lequel il s’était échiné des semaines durant, mais rien n’y faisait. Cependant, il ne désespérait pas : Selifer l’avait prévenu que la route serait longue et difficile, et le sujet le passionnait tant qu’il y passait volontiers ses journées sans se soucier de ses résultats. Selifer commença alors l’exercice pour lequel il l’avait convié dans la longue salle d’entraînement, qui servait d’ordinaire aux duels : il lui jetait de toutes ses forces une balle de cuir fourrée et Giléon devait ralentir sa course de sorte à ce qu’il puisse marcher vers elle, la contourner, et l’attraper depuis l’arrière sans effort. Si la balle le touchait avant, il avait perdu.

Il se fit toucher une fois.

— Encore.

Deux fois. Trois fois.

Selifer vérifiait à chaque fois sa montre de précision, mais la balle ne ralentissait pas d’un iota, et ce jusqu’à la fin de l’exercice. Giléon était en nage et ses oreilles sifflaient, symptôme de son mal de crâne carabiné. Comment pouvait-il dépenser autant d’énergie et avoir aussi peu de résultats, même pas le commencement de quelque chose ?

— Il faut que tu y ailles, ton cours commence dans cinq minutes,lui rappela Selifer, qui ne pouvait cacher la pointe de déception qui ombrageait sa voix. Demain matin, même heure, même endroit.

Giléon sortit et traversa à la hâte la cours octogonale, prenant le temps de saluer au passage ce brave Stenham comme il était coutume de le faire. Il pila devant la tour de la grande horloge : d’après ses aiguilles, ses classes avaient déjà commencées depuis dix minutes : il était en effet étrange que la cour soit aussi vide. Il entendit Selifer courir derrière lui pour le rattraper : il avait dû se rendre compte de son erreur et était venu le prévenir.

Il sortit sa montre et la plaça devant lui, de sorte à ce qu’elle paraisse à côté de l’horloge de la tour pour les comparer en prenant son élève à témoin. La montre de précision de Selifer avait plus de dix minutes de retard.

— Je l’avais remontée ce matin, s’expliqua-t-il, légèrement hors d’haleine.

Le maître et l’élève croisèrent leur regard, réalisant quelque chose. Ils firent demi-tour précipitamment vers la salle d’entraînement pour vérifier l’horloge fixée sur son mur du fond. Elle affichait le même retard que la montre de Selifer. Giléon avait bien réussi à faire ralentir la balle, seulement, elle n’avait pas ralentie seule : c’était toute la salle d’entraînement et ses occupants qui avaient subi son influence, et qui n’avaient par conséquent pu constater la moindre différence.

— Tu m’étonnes que j’ai mal au crâne, bredouilla Giléon, à la fois confus et fier de sa prouesse involontaire.

— Nous voulions un résultat, en voici un d’impressionnant. D’utile, ça par contre, ça reste à voir… Commenta Selifer, qui avait retrouvé de sa malice habituelle.

Giléon acquiesça, conscient qu’il devait rester humble. Si le mage était un sculpteur, et ses sortilèges des sculptures complexes et raffinées, il n’en était encore qu’au stade où il scrutait son bloc de marbre sans savoir comment l’entamer ni ce qu’il voulait en faire. Pour lui, cela n’en était pas moins un pas de géant : là où auparavant il n’y avait rien, il venait tout de même de faire apparaître son bloc de marbre.